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Luz: "Je crève de peur qu’on ne soit plus que des noms sur la page Wikipédia du 7-Janvier 2015"

Luz et sa nouvelle BD sur Charlie Hebdo

Luz et sa nouvelle BD sur Charlie Hebdo - Martin Bureau / AFP

L’ex-dessinateur de Charlie Hebdo publie Indélébiles, joyeux récit de ses vingt-trois années passées dans la rédaction de l’hebdomadaire satirique.

Trois ans et demi après Catharsis, récit de son retour à la vie après l’attentat du 7 Janvier, Luz publie chez Futuropolis Indélébiles, évocation hilarante de ses vingt-trois années passées chez Charlie Hebdo. Multipliant les styles graphiques, le dessinateur retrace ses premiers reportages, sa vie amoureuse, ainsi que ses fous rires et ses engueulades avec Cabu, Charb, Gébé…

Pour mieux brouiller les pistes entre rêve et réalité, le récit alterne ses souvenirs et des scènes le représentant seul, la nuit, en pleine introspection. Une manière pour ce jeune père, qui vit toujours sous protection policière, de se réapproprier son passé et de recoller, même de manière fictive, son présent.

Le récit, fragmentaire, est forcément incomplet. Luz a un seul regret: ne pas avoir évoqué Siné, qui est seulement mentionné. Le dessinateur ne souhaitait pas revenir sur son renvoi, mais raconter une joyeuse anecdote, celle d'un reportage inachevé à cause d'une forte consommation d'alcool: "J’en parlerai peut-être sur un tome 2", confie celui qui réfléchit, parmi "mille projets, à un livre sur Ginette, la boule au ventre qui l'accompagne depuis le 7 Janvier.

Alors qu’il apporte les finitions à Hollywood menteurs, évocation fantasmagorique du tournage des Désaxés avec Marilyn Monroe (prévu pour avril chez Futuropolis), Luz a accepté, pour BFMTV.com, de revenir sur les coulisses de la création de son nouveau livre.

Luz et sa nouvelle BD sur Charlie Hebdo
Luz et sa nouvelle BD sur Charlie Hebdo © Martin Bureau / AFP

Il y a un an et demi, vous nous aviez dit: "Je n’ai pas du tout envie de me dessiner". Dans Indélébiles, vous vous dessinez pendant plus de 300 pages.

Ça n’a pas été le plus facile de se dessiner, mais il fallait le faire, parce que je ne voulais pas faire parler les morts. Je ne voulais pas faire comme les bouquins "Mon Charlie", "Ma Vérité", "La Vérité sur Charlie" ou toutes ces conneries. Je voulais montrer à travers le prisme de mon histoire personnelle que j’avais rencontré tous ces gens, que j’ai aimé ce journal, cette vie-là. Il a fallu se remettre à dessiner, ce qui n’était pas forcément ce dont j’avais envie. Et, en même temps, me dessiner avec des cheveux longs et les lunettes de John Lennon, c‘est dessiner un autre personnage que moi-même. Et, ça, c’était plutôt plaisant. C’était plus difficile de me dessiner dans les pages qui se déroulent aujourd’hui.
Dessins extraits de "Catharsis" (2015), "O vous frères humains" (2016) et "Indélébiles" (2018).
Dessins extraits de "Catharsis" (2015), "O vous frères humains" (2016) et "Indélébiles" (2018). © Luz Futuropolis 2018

Vous dessinez souvent dans vos albums des personnages au visage tordu par la douleur ou au crâne gigantesque sur lequel sont gravés des images de leur passé. Pourquoi?

Parce que le visage porte les premiers stigmates de ce qu’on a dans le crâne. Je me demande si ce n’est pas lié aussi au fait qu’un de mes métiers principaux est de faire de la caricature, de dessiner des têtes. Quand je n’ai pas d’idée, je commence à dessiner des visages et après l’inspiration part autour de ça: on triture, on ajoute des yeux, on en enlève, on cherche ce qu’il y a derrière… Le point de départ, c’est toujours le visage. Peut-être parce que je n’ai jamais passé autant de temps à scruter ma gueule dans un miroir.

Depuis quand?

Depuis le 7, on va dire. Pour voir non pas les stigmates du temps, mais mon changement intérieur. C’est ça qui est assez bizarre: tu te rends compte que tu es complètement bouleversé à l’intérieur, puis ta tête ne bouge pas trop. Peut-être qu’une des véritables raisons de dessiner est aussi de voir à quel point ce changement transparaît par le trait, par le graphisme. Ça, c’est sûr. Il reste quelque chose d’avant. C’est là que je me surprend le plus, avec ce que ma main a voulu dire de moi, de mon changement intérieur. Et je n’ai pas toutes les réponses. Mais je sais que je veux faire des livres.
Cabu dessiné par Luz
Cabu dessiné par Luz © Luz Futuropolis 2018

Il y a de belles pages dans Indélébiles, comme celle où Cabu enlève ses lunettes lors de votre première rencontre.

C’est l’une des toutes premières planches que j’ai faite. J’avais crayonné quasiment toute l’histoire et il y avait ce truc qui était une vague forme. J’ai pris mon courage à deux mains. C’est par ce dessin qu’il faut que je commence. J’ai commencé à dessiner quelque chose d’impossible - qui m’appartient et a appartenu à très peu de gens: Cabu sans ses lunettes. À travers ce dessin, je raconte comment ma vie a commencé. C’est bizarre de dire ça, mais c’est à ce moment-là que Luz est né. Avant, il n’existe pas. En fait, je suis beaucoup plus jeune que je le crois!

Vous n’avez que vingt-six ans!

(Rires). Quand j’ai fini ce dessin de Jean j’ai commencé une autre histoire avec Charb. C’était compliqué, et ça a marché. Et voilà, c’était parti. J’ai pu commencer à regarder toutes mes photos, celles de mes parents, à piocher dans mes archives. Ça faisait moins mal. Au début, je me suis demandé pourquoi je me faisais ça, pourquoi je me faisais du mal. Et en même temps, je ne me faisais pas du mal. Au contraire: je me disais que j’allais peut-être faire du bien à pas mal de gens qui ont lu Charlie, qui ont peut-être un peu oublié ce qu’étaient ces gens de Charlie. Replonger dans les archives, dans la manière qu’on avait de travailler ensemble, ça a foutu le 7 Janvier hyper loin. Il y avait un peu de tristesse, mais surtout énormément de bonheur à les revoir.

C’est un album très joyeux.

C’était vraiment cette réalité-là. On a pu avoir soit des désaccords, soit des moments difficiles, mais tout ce que je conserve, c’est aussi un souvenir d’une histoire joyeuse. Je ne le vois pas comme un bouquin nostalgique, mais hyper positif: le but était d’enlever tout ce vernis symbolique de merde qui a dégouliné sur moi et les copains. C’était aussi une manière de dire - ça fait vieux con - aux jeunes lecteurs, aux gens qui ont découvert Charlie dans un manuel d’histoire, qu’avant que ça ne soit dans un manuel d’histoire, c’était un journal qui était important pour énormément de gens, qui était avant tout fait par des gens qui aimaient le dessin. J’avais envie - je ne sais pas si j’ai réussi - d’utiliser une variété de styles différents, parce que c’est aussi ça la réalité de Charlie. Et c'est ce qui est bien quand on dessine un bouquin: tout ce qui t’a nourri ressort. Là, il y a un petit peu de Crumb, du Gébé et du Blutch. 
Indélébiles de Luz
Indélébiles de Luz © Luz Futuropolis 2018

Comme dans Alive, votre livre sur le rock, il y a dans Indélébiles ce besoin de réunir dans un livre ce que vous avez vécu pendant 23 ans pour en garder le souvenir.

Ce n’est pas faux. Il y a cette idée de remettre le passé à sa place, celle qui aurait toujours dû être la sienne. Essayer de faire ressentir l’effervescence chez le lecteur ou la lectrice. Je pense qu’il y a des gens qui peuvent se reconnaître: ça parle d’un type qui découvre un boulot. Il y a un petit côté The Office de Ricky Gervais. Je me demande si ce n’est pas inconscient, on l’avait découvert avec Charb et c’était une série de référence dont on pouvait sortir quelques phrases aussi facilement que les épisodes des Simpsons. Déjà, à l’époque, on se disait que les gens imaginaient des choses sur Charlie - les nanas, l’alcool, la défonce. Non, c’était The Office: juste des gens qui racontent des conneries à côté de la photocopieuse. C’était des gens tout à fait normaux. C’est ça le plus important. Ce n’est pas qu’un journal étendard. Je crève de peur qu’on ne soit plus que des noms sur la page Wikipédia du 7-Janvier 2015. Ce serait tellement injuste.

Dans Catharsis, où vous racontez votre vie après l’attentat, ils n’étaient pas dessinés. Dans Indélébiles, si. Ils sont tous là, même Gébé, qui est mort en 2004.

Dans Catharsis, je parle de moi, de mon rapport avec le dessin. Dans Indélébiles, je voulais parler de toute cette période qui est … j’allais dire révolue, mais non, qui est vivante en moi. En faisant aussi revivre des gens qui ne sont plus là - indépendamment de cette histoire de 7. Gébé, Bernard Boulitreau…

En 1993, vous êtes blessé lors d'une manifestation. Gébé a cette phrase, terrible rétrospectivement: "Tu es le premier blessé de Charlie".

Oh putain alors ça. Je n’avais pas fait gaffe à ça. Je me suis souvenu d’une phrase que je pense à peu près exacte de Gébé. Rétrospectivement, il y a beaucoup de choses qui peuvent interpeller le lecteur. Et en même temps, il ne faut pas que le lecteur ait peur de ce bouquin en se disant qu’il va y avoir l’ombre du 7 Janvier derrière.
Les marches vers Charlie Hebdo, dans Catharsis et Indélébiles
Les marches vers Charlie Hebdo, dans Catharsis et Indélébiles © Luz Futuropolis 2018

Votre livre s’adresse-t-il à quelqu’un en particulier?

Indélébiles est le bouquin que j’ai fait le moins pour moi. Quand on s’est rencontré avec celle qui allait devenir ma femme, fin 2013 début 2014, il ne s’est passé qu’un an jusqu’au janvier de l’année d’après. J’ai aussi fait ce bouquin pour lui raconter ce qu’était la personne qu’elle a supportée, qu’elle a aidée à tenir après tout ce merdier. On se rendait compte que les gens qu’elle croisait lui parlaient de Charlie, mais qu’elle ne savait pas ce que c’était. Ce bouquin est là pour elle et évidemment pour ma fille, parce que je ne sais pas comment on lui parlera de ça. J’ai envie qu’elle sache que son papa a une vie… (il réfléchit) quel était le métier de son papa avant qu’elle naisse. Je ne sais pas quel sera le métier de son papa quand elle découvrira tout ça d’ailleurs. Est-ce que je dessinerai encore? Je n’en sais rien. Honnêtement.

Vous ne savez pas si vous allez continuer à dessiner?

Je pense que je ne sais pas faire autre chose que ça, mais rien n’est impossible. C’est peut-être pour ça que je me dis qu’il y a une urgence à dessiner ce qu’étaient ces années Charlie avec ces gens géniaux. Je ne sais pas … un jour peut-être que l’envie va complètement s’atténuer et il va falloir faire vraiment autre chose. Tu sais, c’est con, mais ce sera quoi la prochaine étape? Ce sera quoi le projet qui fera en sorte qu’on pensera à moi pour le dessinateur que j’aurai été, pour autre chose que le 7?

Deux scènes d’Indélébiles - une où vous offrez un dessin à un handicapé et une autre où vous dédicacez un pénis - semblent répondre à la grande question réactualisée par l’après 7-Janvier: Peut-on rire de tout?

Oui. C’était une manière d’y répondre sans être didactique. C’est aussi une manière de dire: un dessin, c’est un outil pour divaguer, mais on divague aussi avec les gens avec lesquels se crée une vraie confiance. Si tu sors le dessin avec le handicapé de son contexte, on se dit: ‘vraiment’? En même temps, si je l’ai fait, c’est parce que c’était possible, ça ne lui posait pas de problème. Ce qui a posé un problème, c’est le moniteur, celui qui éduque. Ce qui pose problème dans le dessin, c’est ceux qui croient éduquer les autres. Je n’ai plus du tout envie de répondre à la question faussement desprogienne. Le dessin de la bite m’avait marqué, parce que c’était une manière de retourner un con. Le dessin, c’est parfois un outil génial pour retourner les cons. Parfois ça te sauve, parfois ça ne te sauve pas. Le dessin, c’est un outil formidable pour qui prend le temps de savoir l’utiliser.

Indélébiles, Luz, Futuropolis, 320 pages, 24 euros.

Jérôme Lachasse