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"Les 2 Alfred": les frères Podalydès tournent en dérision les dérives de la "start-up nation"

Denis Podalydès dans "Les 2 Alfred" de Bruno Podalydès

Denis Podalydès dans "Les 2 Alfred" de Bruno Podalydès - UGC

Le réalisateur Bruno Podalydès et son frère Denis reviennent avec Les 2 Alfred, une comédie située dans l’univers des start-ups. Un film qui jette un regard à la fois inquiet et optimiste sur le monde que les adultes laissent aux enfants.

Réalisateur de comédies poétiques et décalées comme Adieu Berthe et Comme un avion, Bruno Podalydès revient ce mercredi 16 juin avec Les 2 Alfred. Sélectionné au festival de Cannes 2020, ce film situé dans l'univers des start-ups raconte l'histoire d'un chômeur, Alexandre (Denis Podalydès), qui doit cacher l'existence de son enfant pour travailler. Sa rencontre avec Arcimboldo (Bruno Podalydès), "entrepreneur de lui-même", va chambouler sa vision du monde.

Si l'idée de ce monde sans enfants peut paraître cruelle, Bruno Podalydès la traite avec sa douceur et sa poésie habituelles. "Je ne cherche pas forcément à être drôle, et encore moins à faire poétique" se défend pourtant le réalisateur. "Ça vient comme ça. Je découvre grâce aux spectateurs comme le film est perçu." Si parler de l’humanisation des nouvelles technologies et de l’ubérisation du travail peut être comique au cinéma, ce sujet reste "triste, dramatique dans la vraie vie", reconnaît-il.

Pas une critique de la start-up nation

Les 2 Alfred se présente comme une suite spirituelle de Comme un avion (2015), comédie sur un infographiste qui décide du jour au lendemain de quitter son travail pour remonter en kayak une rivière. Cinq ans après, ce rêve d'une alternative bucolique s'est évaporée. L'échappée se site désormais "dans la transformation permanente du paysage urbain", note Bruno Podalydès, pour qui Les 2 Alfred n'est pas une critique de la start-up nation, mais une oeuvre porteuse d'espoir:

"Le point de départ de Comme un avion est un peu le même que celui des 2 Alfred. Mon personnage bosse dans une entreprise d'infographie. C’est très abstrait. Il travaille dans un box, devant des écrans, isolé, et après il prend la tangente, mais la technologie le rattrape. Les 2 Alfred est beaucoup plus positif: il y a l’idée de la résistance. Si on s’entraide, on va leurrer ce système qui donne l’impression d’être cool tout en nous surveillant."

"Combien de scènes amusantes l'invention du répondeur a-t-elle inspiré?"

Après Effacer l'historique de Kervern et Delépine, Denis Podalydès endosse une nouvelle fois le costume du personnage qui refuse ce monde ultra-connecté et ultra-moderne. Un pur hasard, assure son frère Bruno: "On est très nombreux à percevoir le côté parfois dérisoire ou dangereux de tous ces moyens de communication, mais je fais bien attention à ne pas être uniquement dans un jugement réfractaire." Son cinéma le prouve: de Dieu seul me voit à Bécassine en passant par Le Mystère de la Chambre jaune et Adieu Berthe, les innovations technologiques sont omniprésentes dans son œuvre:

"Chaque innovation crée des situations de scénario nouvelles. Combien de scènes amusantes de cinéma l'invention du répondeur a-t-elle inspiré? Dieu seul me voit commence comme ça. Ça permettait de découvrir les personnages. Maintenant, on a Zoom. À chaque fois, ça régénère les dispositifs de comédie. Il y a toujours de nouvelles manières de cacher sa vie privée à trouver. C’est le grand combat. Ça crée de nouvelles situations de roublardise: avant on se pinçait le nez au téléphone, maintenant c’est plus compliqué."

"Novlangue de l'entreprise"

Conçu bien avant le confinement, Les 2 Alfred a anticipé l'importance qu'allaient prendre dans nos vies le télétravail et les visioconférences. Si les inventions du monde moderne imaginées par Podalydès témoignent de sa créativité foisonnante, sa cible reste "le novlangue de l'entreprise": "Je croyais que c’était une mode, mais je me suis rendu compte que c'est une tendance lourde. Elle contamine les nouveaux secteurs d’activité, y compris le service public. On trouve que ces mots en jettent, car c’est toujours plus valorisant dit en anglais qu’en français."

Affiche des "2 Alfred" de Bruno Podalydès
Affiche des "2 Alfred" de Bruno Podalydès © UGC

C'est aussi "comme cela que parlent les machines", souffle-t-il: "On 'reschedule' un rendez-vous, on 'forwarde' un mail, parce que le logiciel le dit comme ça. Il y a un aspect comique. Ce sont des instruments pour ostraciser l’autre. On rentre dans un monde fermé. C’est souvent comique et en même temps très pernicieux: c’est aussi un signe de soumission d’employer ces mots-là. Je ne crois pas que les très hauts dirigeants emploient ce type de langage."

"On devient des machines"

Pour la bande-originale, Bruno Podalydès a notamment utilisé Veridis Quo, un morceau de Daft Punk, les pionniers de French Touch connus pour leur masque de robot masquant leur visage: "Ils sont au cœur de ce que j’interroge avec le film, avec les machines qui s’humanisent et à qui on se met à parler... Dans Les 2 Alfred, les iPhones s’embrassent pour s’échanger les données et nous on devient des machines en disant qu’on est 'en mode vacances'."

L'affiche de ce film tourné en numérique a été réalisée à la main par le dessinateur Charles Berbérian. Bruno Podalydès a privilégié ce retour à l'artisanat aux traditionnelles affiches promotionnelles utilisant des images du produit fini. Un choix judicieux qui témoigne de la grande tendresse d’un film qui jette un regard à la fois inquiet et optimiste sur le monde que les adultes laissent aux enfants.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV