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Parasite: pourquoi la Palme d'or va vous surprendre et vous faire rire

Parasite de Bong Joon-ho

Parasite de Bong Joon-ho - Copyright The Jokers / Les Bookmakers

Parasite, Palme d'or du dernier festival de Cannes sort au cinéma ce mercredi 5 juin. Un thriller plein de suspense et d'humour.

La scène se déroule le lundi 27 mai à l’aéroport international d'Incheon en Corée du Sud. Le réalisateur Bong Joon-ho et son acteur fétiche Song Kang-ho sont entourés par une centaine de journalistes. Ensemble, ils célèbrent un événement historique: la Palme d’or attribuée deux jours auparavant au thriller Parasite, la première du cinéma coréen, qui fête ces jours-ci son centenaire.

"J’ai trouvé ça magique. [Cette photo] va entrer dans l’Histoire. On aurait dit l’arrivée de nos footballeurs à l’aéroport de Roissy", s’enthousiasme Manuel Chiche, distributeur français de Parasite qui connaît Bong Joon-ho depuis une quinzaine d’années et a travaillé sur plusieurs de ses films dont Snowpiercer et Memories of Murder.

Le triomphe de Parasite à Cannes, où il a déjà été intronisé meilleur film de l'année, est d’autant plus exceptionnel qu’il consacre "un cinéma jeune qui se trouve sur la scène internationale depuis seulement le début des années 2000", précise Manuel Chiche. La Corée du Sud, qui a dû attendre 1998 pour figurer dans la compétition cannoise, collectionne depuis les prix sur la Croisette (Old Boy de Park Chan-wook a par exemple reçu le Grand Prix en 2004).

Ce cinéma séduit un public de plus en plus large: "En regardant les audiences de Mademoiselle sur Arte [Plus d’un million de téléspectateurs ont regardé le film de Park Chan-wook, le 13 mai dernier, NDLR], on se dit qu’il se passe quelque chose, que c’est un cinéma qui est en train de trouver son public", espère Manuel Chiche, qui a vu à Cannes mais aussi aux avant-premières parisiennes de la semaine dernière une ambiance "magique", des rires en cascade et "des applaudissements au cœur des scènes".

"Un vrai cinéaste populaire"

Tout le monde succombe à Parasite, la presse comme les spectateurs: sorti le 30 mai au pays du matin calme, le long-métrage a déjà réuni plus de 3 millions d’entrées en 4 jours. Distribué dans 192 pays - un record -, Parasite pourrait devenir en janvier 2020 le premier film coréen à être nommé aux Oscars. D’ici là, le phénomène débarque ce mercredi 5 juin et pourrait dépasser les 678.000 entrées de Snowpiercer, le plus gros succès de Bong Joon-ho en France: "J’ai toujours trouvé que son cinéma était très accessible", estime Manuel Chiche. "Pour moi, c’est un vrai cinéaste populaire qui allie l’artistique et l’entertainment."

Écrit et réalisé par Bong Joon-ho, Parasite raconte l’histoire d’une famille de pauvres qui dépossède progressivement une famille de nantis. Après une dizaine d’années consacrée à Snowpiercer et Okja, deux productions coûteuses tournées en langue anglaise, le cinéaste a souhaité "faire un petit film rapide en Corée" et revenir à ses premières amours, le thriller. Dans Parasite, Bong Joon-ho s’empare d’une thématique universelle, la famille, et d’un sujet au cœur de nos vies quotidiennes: la fracture sociale.

"C’est ce qui chez nous a fait descendre les gens dans la rue et ailleurs aussi: ce sont les méfaits du capitalisme outrancier", analyse Manuel Chiche. "Sous couvert d’entertainment, Bong Joon-ho balance des choses assez fortes. Son utilisation de l’odeur - quelque chose que l’on ne peut pas voir - comme symptomatique de la lutte des classes est juste sidérant. Il y a beaucoup de détails comme ça [dans Parasite]. La conscience sociale est une thématique qui traverse son cinéma depuis son premier film: Bong Joon-ho est un cinéaste politique."

"Ils ont peut-être juste peur que l’ogre apparaisse"

Le réalisateur, dont l’ambition est de montrer la société dans laquelle il vit, n’a d’ailleurs pas coupé lors de la promotion française de Parasite, aux questions sur les gilets jaunes, n’hésitant pas à dresser dans L’Obs un parallèle entre la situation en France et en Corée. Ce n’est pas un hasard, également, si Bong Joon-ho a rendu hommage à Cannes à Claude Chabrol, le grand cinéaste des mœurs de la bourgeoisie dont le thriller Que la bête meure (1969) a inspiré Parasite. Bong Joon-ho évoque les faux-semblants d’une société longtemps restée sous joug militaire et marquée par des blessures profondes depuis la fracture avec le nord:

"C’est un pays où il y a peu de meurtres, mais où on se bat beaucoup dans la rue. Parce qu’ils ont peu de meurtres, peut-être que c’est comme dans les contes de fées: ils ont peut-être juste peur que l’ogre apparaisse."

Fasciné par la profondeur de l’âme humaine, Bong Joon-ho n’en demeure pas moins un cinéaste humaniste, insiste Manuel Chiche, qui y voit une des clefs de son succès: "Il est très préoccupé par les autres - ce qui est un paradoxe pour un milieu, le cinéma, totalement replié sur lui-même. C’est pour ça qu’on l’aime autant", confirme-t-il. "Il suffit de voir la manière dont il traite ses personnages. Même s’il se moque d’eux, il le fait avec extrêmement de bienveillance. Il les regarde d'un œil attendri."

"C’est quelqu’un qui est tout en humilité"

Bong Joon-ho a la même humilité dans la vie quotidienne. À Cannes, quelques minutes après avoir reçu la Palme d’or, le réalisateur s’est agenouillé devant son comédien fétiche Song Kang-ho: "C’est tout Bong", s’amuse Manuel Chiche. "C’est quelqu’un qui est tout en humilité. Song Kang-ho, c’est son partenaire de jeu sur quasiment tous ses films sauf Mother et Okja. C’est le reflet de la personnalité de Bong: c’est quelqu’un qui est extrêmement collectif. Il a son petit groupe, qu’il ne lâche jamais. Ce n’est pas quelqu’un qui se met particulièrement en avant. Il a la chaleur et l’enthousiasme des Coréens du Sud."

Song Kang-ho et Bong Joon-ho à Cannes en mai 2019
Song Kang-ho et Bong Joon-ho à Cannes en mai 2019 © Loïc Venance - AFP

Humble, Bon Joon-ho est aussi un véritable bourreau de travail qui a participé avec Park Chan-wook (Old Boy) et Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable) à la nouvelle vague du cinéma coréen au début des années 2000. Le tournage de Parasite a ainsi duré cinq mois: "Il y a énormément de plans dans le film. Il y a beaucoup de séquences complexes qui prennent beaucoup de jours de tournage. La séquence de l’inondation a dû prendre entre douze et quinze jours", dit Manuel Chiche, avant d’ajouter: “Bong aime prendre le temps de toute façon."

Chaque plan de Parasite a été préalablement réfléchi et dessiné sur un storyboard très précis qui "est suivi à la lettre": "Il corrige très peu sur les plans qu’il a décidés. Il dessine tout le temps." Fan de BD, Bong Joon-ho adore notamment Jean-Marc Rochette, dont il a adapté Le Transperceneige, et l’univers de l’Américain Charles Burns, qui le fascine pour son étrangeté: "Ça commence dans une banlieue tranquille puis on découvre ce que cachent les murs: c’est tout le cinéma de Bong."

Jérôme Lachasse