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La BD de la semaine: Jean-Marc Rochette commente Le Tribut

"Le Tribut", nouvelle BD de Jean-Marc Rochette

"Le Tribut", nouvelle BD de Jean-Marc Rochette - Rochette & Legrand / Cornélius 2016

LA BD DE LA SEMAINE - Le dessinateur du Transperceneige termine un récit de SF entamé en 1994 et dont James Cameron se serait inspiré pour Avatar...

Jean-Marc Rochette est de retour. Pour de bon cette fois. Il y a un an, le dessinateur du Transperceneige achevait avec la complicité du scénariste Olivier Bocquet Terminus, captivant quatrième volet de la série initiée par Alexis et Jacques Lob dans les années 1980 et devenue un succès mondial au cinéma grâce au film de Bong Joon-ho.

Dans la foulée de ce retour inattendu, Rochette avait réédité en 2014 Requiem Blanc, écrit par Benjamin Legrand. Trop cynique et trop pessimiste pour son époque, le duo avait essuyé un échec lors de la parution de cet ambitieux récit d’anticipation politique en 1987.

Avec le même Legrand, Rochette achève cette année Le Tribut, histoire de SF débutée en 1994 dans le défunt mensuel (À suivre). À l’époque, seule la première partie avait été publiée en album. La rumeur dit depuis que James Cameron s’en serait inspiré pour Avatar… Rochette savoure aujourd’hui ce succès.

Et pour cause: l’échec du Tribut l’avait plongé dans une retraite prématurée. Ce n’est qu’après quatre ans d’interruption que Rochette était revenu à la BD, en dessinant une deuxième aventure du Transperceneige, L’Arpenteur: "Quand j’ai dessiné cet album", se souvient-il aujourd’hui, installé dans son atelier parisien, "je ne savais plus dessiner. Le fait de n’avoir jamais publié ce bouquin, alors que je pensais être à mon meilleur niveau, m’avait fait douter." Il poursuit: "Je ne savais plus ce que je devais faire."

Les éditions Cornélius lui permettent aujourd’hui de prendre sa revanche. Et de signer, avec Benjamin Legrand, un épilogue inédit. Grâce au fin travail de Jean-Louis Gauthey, sans doute le meilleur éditeur français, Le Tribut a retrouvé de son éclat. Le trait charbonneux de Rochette, proche de l’abstraction, ainsi que la prose de Benjamin Legrand, truffée de références à Lovecraft, à Flash Gordon ou à Philip K. Dick, y sont magnifiquement restitués.

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- © © Rochette & Legrand / Cornélius 2016

Un comic book à la française

"Avec Le Tribut, je voulais réaliser un comic book à la française. Je l’ai dessiné en pensant à la BD américaine des années 1950: Jack Kirby, Alex Toth... J’aimais bien ces BD un peu kitsch, un peu grandiloquentes avec des types qui veulent sauver le monde. On a poussé le scénario de [Benjamin] Legrand dans cette direction. Cette planche, c’est vraiment de la BD américaine: il y a un encrage très efficace, avec beaucoup de noirs. Les Français, à mon époque, ne les utilisaient pas comme ainsi. Le Tribut, c’est aussi le moment où je reviens à la BD après cinq ans de peinture. Ça se sent un peu. Mon trait est libéré, nerveux. Je sens que le dessin apporte un sens. Il est moins figé."

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- © © Rochette & Legrand / Cornélius 2016

L’encrage à l’américaine

"Cette planche est sans doute la plus emblématique de l’album. Elle fonctionne sur l’énergie, la colère. Le jaune et le rouge destructurent tellement l’image que la couleur prend presque le dessus sur le noir - ce qui est rare. Il y a deux temps de lecture: celui du noir et celui de la couleur. La page devient plus forte, un peu comme chez les fauvistes qui font des couleurs cassantes. Je travaille tout au pinceau, même pour les cases. J’essaye d’unifier l’encrage. Je suis très influencé par les grands encreurs américains, comme Milton Caniff. Leur capacité à donner ou à enlever de la puissance dans le noir me fascine."

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- © © Rochette & Legrand / Cornélius 2016

Les couleurs

"La couleur, soit c’est de la décoration soit elle apporte un sens. Dans le tome I, à chaque saison, une nouvelle couleur intervient. Graphiquement, c’est intéressant. Tu passes du bleu au vert, du jaune au rouge... C’est crescendo dans la violence. Je trouve que c’était une très belle idée de Benjamin [Legrand]. Elle permet de donner de l’importance à la couleur, pour qu’elle ne soit pas juste un décor. Quand j’étais gosse j’aimais bien que la couleur soit très forte quand j’achetais de la BD. Je voulais qu’il y en ait vraiment. J’aime bien ce qu’en ont fait les éditions Cornélius: ils ont remis les couleurs qu’on avait dans les années 1960, lorsque la BD était tonitruante."

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- © © Rochette & Legrand / Cornélius 2016

Précurseur d’Avatar

"C’est Benjamin Legrand qui a eu l’idée du Tribut. J’ai vu que Cornélius parlait d’Avatar. Le concept est tellement proche que je me suis demandé si [James] Cameron n'avait pas lu le bouquin. C’est un grand lecteur de BD françaises. Sur cette planche, c’est flagrant. C’est quand même marrant de faire un bouquin qui foire en France et qui a inspiré le plus grand succès de tous les temps du cinéma! Je ne veux pas faire de la parano, mais il y a des similitudes. Je constate aussi que mes BD réalistes ont bien plus marqué que mes BD comiques. Les gens avaient été fascinés par le tome I du Tribut. A l’époque, c’était culte. Il ne s’en était pas vendu beaucoup, mais ce n’était pas le but du jeu puisqu'on avait été publié dans un magazine. Et puis, parfois, cela ne se vend que plus tard, et même vingt ou trente ans après, comme pour Le Transperceneige. Ça va, ça vient."

Le Tribut, Jean-Marc Rochette et Benjamin Legrand, Cornélius, Collection Solange, 160 pages, 29,50 €.

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