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Charles Burns: "Je ne peux pas vous expliquer pourquoi je dessine des vers géants!"

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- - © Charles Burns / Cornélius 2016

Le dessinateur américain, auteur de la BD culte Black Hole, revient en France avec deux nouveaux livres. Il explique à BFMTV.com sa méthode de travail et ses influences.

L'auteur américain Charles Burns revient avec deux nouveaux ouvrages: Vortex, compilation de documents inspirés par ses trois précédents albums (ToxicLa RucheCalavera); et Love Nest, parodie cauchemardesque et silencieuse des romans à l'eau de rose des années 1950. Les fans de Black Hole, sa BD culte, y retrouveront son goût pour une imagerie morbide et un noir et blanc très sophistiqué. 

Avec ces deux livres, l'Américain rend hommage aux lectures qui ont façonné son imaginaire pendant son enfance. A l'occasion d'une exposition de ses planches à la Galerie Martel, Charles Burns a accepté de commenter certains de ses dessins et de lever un coin du voile sur sa méthode de travail.

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- © © Charles Burns / Cornélius 2016

Version étrangère

Voxtex contient une accumulation d’illustrations et de faux comics créés pour les trois livres sur lesquels je travaillais. Il était cohérent de les réunir dans un seul et même livre. Je ne sais pas si cela séduira les lecteurs, mais on y trouve des histoires écrites dans une fausse langue étrangère, de fausses couvertures pour des comics romantiques, des revues pour hommes… Quand je travaillais sur cette trilogie, j’ai déniché sur Internet des couvertures d’éditions étrangères et pirates de Tintin. J’ai beaucoup aimé leur étrangeté. Ce goût me vient de ma jeunesse, lorsque j’ai découvert un livre français que je ne pouvais pas lire. Cela avait quelque chose d’exotique et de frustrant aussi. Je voyais les images mais je ne pouvais comprendre ni les dialogues et ni l’histoire. Cela m’a inspiré, comme lorsque j’ai découvert plus tard, lors de voyages en Italie, en Espagne, en France ou en Belgique, de nombreux beaux livres que je ne pouvais pas lire.”
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- © © Charles Burns / Cornélius 2016

Dessiner un livre muet

“C’est l’unique phrase écrite de Love Nest. Je ne sais pas pourquoi le livre est muet. Je pense que je n’avais pas besoin de dialogues cette fois. Love Nest, c’est quelque chose de purement visuel. Cette case et ce bout de dialogue proviennent d’un cut-up [découpé] d’une bande dessinée non narrative que j’avais réalisé pour le magazine Raw en 1981-1982 [publication fondée par Art Spiegelman et Françoise Mouly]. C’est une manière de revenir à mes débuts mais aussi une volonté d’assembler des images. A la fin de Voxtex, il est écrit: “This is what I’m stuck with, a stutter, a skip, a blurred muttering… the same words, the same images, over and over again…” [“Voici avec avec quoi je suis coincé, un bégaiement, un ricochet, un vague marmonnement… les mêmes mots encore et encore…”] C’est un remix, une manière de recycler les mêmes images. Et, avec de la chance, avec ce livre, je réussis à sortir ces images de ma tête.”
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- © © Charles Burns / Cornélius 2016

Les années 1950, encore et toujours

“Chacune des cases s’inspire directement d’une image préexistante. Love Nest est très influencé par des comics des années 50, 60 et 70. Mais aussi par des photographies. C’est un mélange inconscient de ces deux éléments. Après, je ne sais pas pourquoi le monde que je dessine ressemble tant aux années 1950. C’est quelque chose qui est ancré en moi et qui me parle. Pourtant je ne pense pas aux fringues, ce n’est pas de la nostalgie. C’est au contraire très instinctif. C’est le genre d’images que j’aime regarder. Je vois quelque chose qui m’affecte et je m’en inspire. Regardez sa belle écharpe. Et cette expression sur son visage. C’est parfait. Mais ce qu’elle regarde est horrible (rires)! Ça ressemble à des testicules couvertes de pustules! L’autre image s’inspire directement de la série Au-delà du réel, que j’ai regardée en grandissant. En réalisant ce livre, j’ai été très attentif à l’emplacement des images les unes par rapport aux autres. Certaines sont faciles à comprendre, d’autres non. Vous devez associer des atmosphères différentes, mais elle doivent toujours avoir un rapport. J’essaie cependant de ne pas trop surinterpréter ces images.”

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- © © Charles Burns / Cornélius 2016

Tintin punk

“Tout le monde en France et en Belgique a grandi avec Tintin. Aux Etats-Unis, quelques albums ont été traduits dans les années 1960. Je les ai découverts très jeune mais je n’ai jamais rencontré d’autres dessinateurs de ma génération qui ont été marqués par ce personnage. C’était atypique de le lire. Maintenant, tout cela a changé. Tintin me rappelle surtout ce moment lorsque j’étais enfant où je regardais des livres avant de savoir lire. Mon personnage ressemble à Tintin mais ce n’est pas une parodie. Après des années passées à lire Hergé et à penser à ce personnage, voici ma vision de Tintin. Je l’ai appelé Nitnit (rires). Pour ce qui est du monstre, je ne peux pas vous expliquer d’où il vient. Je n’ai pas de bonnes réponse à fournir. Je me souviens juste d’une dédicace où je dessinais dans les livres des espèces de vers géants. Quelqu’un est revenu me voir en me disant: “S’il vous plaît, cette fois, pas de ver!”, alors je lui en ai dessiné un magnifique!”
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- © © Charles Burns / Cornélius 2016

Un noir et blanc très intense

“J’ai réalisé deux versions de Love Nest. Il y a celle que vient de sortir chez Cornélius et une autre en couleur, où il y a six cases par page. Le livre compte une vingtaine de pages. C’est une version différente d’une même histoire. On la ressent d’une toute autre manière. Cette version sera peut-être publiée ailleurs. Dans la version publiée par Cornélius, j’utilise le noir pour organiser les cases. Il possède une intensité incroyable. A mes débuts, j’utilisais du gris. Si vous regardez attentivement les dessins [il désigne les cases exposées], vous y trouverez des traces de ce gris. Mais ce n’est que de l’encre noire sur du papier blanc. Avant je dessinais avec des hachures, en employant des trames Ben-Day avec des lignes de points. Puis, je me suis séparé petit à petit de cette technique pour m’en tenir à un noir et blanc très pur. Je ne sais pas comme j’arrive à le rendre si intense. C’est mon secret, je suppose.”

Exposition jusqu’au 3 décembre. La Galerie Martel est ouverte du mardi au samedi et 14h30 à 19h. Adresse: 17 rue Martel, 10e.

Entrée libre. Charles Burns dédicacera ses livres le samedi 22 octobre à 15h.

Jérôme Lachasse