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Charlotte Gainsbourg: "Aujourd’hui, je me suis un peu réconciliée avec mon passé"

Charlotte Gainsbourg en septembre 2014

Charlotte Gainsbourg en septembre 2014 - Ander Gillenea - AFP

L’actrice revient avec Suzanna Andler, un film où elle est de tous les plans. Un défi pour cette comédienne qui déteste se voir à l’écran.

Charlotte Gainsbourg revient ce mercredi 2 juin avec Suzanna Andler, adaptation d’une pièce de Marguerite Duras signée Benoît Jacquot. L'histoire d'une femme mariée qui retrouve son amant dans une villa du sud de la France. La comédienne y est de tous les plans.

Un véritable défi pour cette comédienne qui déteste se voir à l’écran, et sait se montrer particulièrement critique envers ses propres prestations. Ce qu’elle fait lors de cette interview accordée à BFMTV, où elle aborde son rapport au corps et au jeu.

Elle revient aussi sur son besoin de créer en famille. Elle évoque enfin ses projets, et son envie de mettre en avant le patrimoine culturel de son père dans les prochaines années.

Suzanna Andler est l'adaptation d’une pièce de Marguerite Duras mise en scène de façon très aride, comme elle l'aurait filmée dans les années 1970. C’est votre film le plus osé depuis votre collaboration avec Lars Von Trier!

Je ne me suis pas dit ça au moment de tourner, mais le résultat est particulier. J’ai vu le film et je n’ai jamais été filmée aussi longtemps. Ça m’a fait bizarre. Au bout d’un moment, je m’y suis habituée. Le texte a été écrit il y a pas mal de temps, il est ancré dans les années 1960, mais il est très moderne. C’est une femme paumée. Tout le monde peut s’y retrouver.

Benoît Jacquot dit que vous avez été hantée par le texte de Marguerite Duras.

Il y avait tellement de texte à apprendre. Je l’ai appris comme une pièce de théâtre. Un mois avant le tournage, je m’y suis collée tous les jours. Du matin jusqu’au soir, j’étais avec ce texte, avec l’angoisse de ne pas y arriver, parce que je n’ai pas une très bonne mémoire. C’était un challenge d’arriver préparée à la date du tournage. Je pense que je n’ai jamais été aussi bien préparée. Je ne travaille pas ainsi pour les autres scénarios. Je réfléchis un peu au personnage, mais je suis rarement obnubilé par les mots, par un phrasé. Là, j'ai vécu avec ces mots et ces scènes pendant un mois et demi.

C’était quand?

Au mois de décembre 2019. On a tourné à Cassis. On a eu deux jours de préparation et en cinq jours, le tournage était terminé. Avec l’équipe - Benoît, le chef op', la productrice et Niels [Schneider], on a vécu dans la maison où on tournait. J’étais au dernier étage. C’était tellement rapide. L’expérience était tellement nouvelle. Je n’ai pas eu le temps d’avoir du recul. J’étais dedans et c’était terminé. C’était très marrant comme expérience.

Ce qui est très étonnant, c’est que vous parlez doucement pendant tout le film, sauf à deux moments, où vous haussez la voix...

… oui, mais moi, ce sont des moments que je n’aime pas. Ça m’a dérangée, en fait. Ce sont des moments où je suis un peu plus critique sur ce que j’ai fait.

Vous n’aimez pas crier?

Oh si si! J’aime beaucoup crier! (rires) Mais, là, je ne sais pas. Je ne suis pas convaincue par ce que j’ai fait. Je suis toujours critique. J’aime bien l’être. Je pense que je suis plutôt bon juge. Je suis dure et j’aime bien. Je ne suis pas une actrice de composition. La seule fois où j’ai eu l’impression de composer un petit peu, c’était La Promesse de l’aube, parce qu’il y avait des prothèses. Je faisais un peu semblant. Sinon, j’ai toujours l’impression de jouer un peu ce que je suis.

Dans le film, vous avez des cheveux courts et vous portez un manteau de fourrure assez enveloppant… Ça change complètement votre silhouette.

C’était important. Il fallait que les années soixante soient marquées. J’ai été inspirée par la silhouette de Mia Farrow dans Rosemary’s Baby. Bon, avec l’âge que j’ai. Ce n'est évidemment pas la même femme, mais je trouvais que les cheveux courts pourraient apporter quelque chose. Pour la robe, j’ai demandé à Anthony Vaccarello, le directeur artistique de Saint Laurent. Il avait justement dessiné des robes très courtes à cette saison. On en a essayé trois. Il y en avait une qui faisait femme-enfant. Ça correspondait bien. La fourrure, qui vient aussi de Saint Laurent, est la carapace idéale d'une femme bourgeoise.

Charlotte Gainsbourg et Niels Schneider dans "Suzanna Andler"
Charlotte Gainsbourg et Niels Schneider dans "Suzanna Andler" © Les Films du Losange

Le spectateur, en regardant le film, a l’impression de pénétrer dans votre intimité, d’assister à quelque chose qu'il ne devrait pas voir…

C’est ça qui m’a troublée aussi: de me voir de si près, de voir toutes mes émotions. Le moindre mouvement de bouche, de cil. C’est étrange. J’ai eu ce sentiment d’être vraiment mise à nu, avec pourtant un texte qui me protégeait. C’est comme ça que j’ai vécu le tournage: j’avais l’impression d’être entourée de mystères. J’habitais le dernier étage de cette maison, je descendais tourner, je remontais, je redescendais dîner avec tout le monde, je remontais. J’avais une vie privée et c’est comme si je me laissais capturer par sa caméra, par cette équipe. Je me dévoilais, puis je me cachais. C’était vraiment particulier.

Surtout que dans ce film le temps est suspendu. Le temps est d'ailleurs un thème récurrent de votre travail, que ce soit dans vos films ou dans votre musique, et vous en parlez sans cesse dans vos interviews.

Oui, parce que je suis très marquée par les pertes, les morts, les regrets de mon enfance. Je pense à des temps plus heureux. Je traîne pas mal de mélancolie. Le temps est à la fois quelque chose qui me fait peur et dont j’ai envie de parler.

Votre personnage dans Suzanna Andler déclare: "On avait dit: on ne parle pas du passé". Dans vos interviews, c’est pareil: on vous parle plus de votre vie privée que de votre filmographie.

Ça, c’est mon lot. C’est depuis que je suis petite. Au début, quand j’étais petite, ça me dérangeait beaucoup, parce que j’avais l’impression qu’on essayait d'en savoir plus sur mes parents, comment j’avais été élevée, dans quel genre de maison j’avais vécu. Après, j’ai perdu mon père. C’était très douloureux de parler du passé. Aujourd’hui, c’est comme si je m’étais un peu réconciliée avec mon passé. Je comprends que c’est ce qui intéresse, parce que ça m'intéresse aussi et j’y retourne toujours et je suis un peu obnubilée par ça. Très souvent, quand ce ne sont pas les journalistes qui me parlent de mes parents, c’est moi qui en parle. C’est naturel, aujourd’hui.

Vous créez aussi de plus en plus en famille: vous avez tourné deux films d’affilée avec Yvan Attal et votre fils Ben, vos enfants apparaissent dans vos clips, vous préparez un documentaire sur Jane Birkin…

En fait, quand je suis partie à New York, après avoir perdu ma sœur [Kate Barry, NDLR], on m'a un petit peu moins emmerdé à propos de mes parents. Ça m'a permis d’avoir du recul. Puis j’ai eu envie de faire ce que mon père a fait avec moi: c’était pour lui évident de me faire tourner, de me faire chanter. Je me suis demandé qui j'avais envie de filmer dans mes clips: ça me paraissait normal que ce soit mes enfants. Aujourd’hui, j’ai beaucoup moins l’impression de devoir les protéger à tout prix. Je suis moins sur la défensive.

Vous avez le projet d’ouvrir la maison de Serge Gainsbourg à Paris. Est-ce qu’une remasterisation des films qu’il a réalisés est prévue?

C’est une bonne question. Je me suis toujours penchée évidemment sur la musique, mais pas sur les films. De toute façon, le musée va être une opportunité, pour moi, d’explorer plein de choses le concernant, sur lesquelles je n’ai pas voulu me pencher, parce que d’autres s’y penchent très bien. En ouvrant sa maison, ça va donner l’occasion d’expositions. J’espère que les films, on va s’y coller. Il faut qu’ils existent.

Vous avez tourné pendant la pandémie?

Oui, le film d’Ivan, Les Choses humaines, et Les Passagers de la nuit, le nouveau film de Mikhael Hers après Amanda.

C’est comment de tourner dans ces conditions?

C’est chiant, mais au moins, on travaille. J’ai pu faire du studio d’enregistrement, et avancer sur l’album, et tourner. C’est une chance. Je réalise qu’on est quand même chanceux, même si les films ne sortent pas.

Quand sortira votre album?

Je ne sais pas. Je suis lente (rires).

Vous parlez souvent de votre gêne vis-à-vis de votre jeu, que ce soit dans L’Effrontée ou même dans Suzanna Andler. Est-ce qu’il y a un de vos films dont vous êtes particulièrement fière?

Les films de Lars Von Trier. Ce sont des films à part. Là, pour le coup, ce n’est pas moi que je regarde. C’est l’Art. Je suis très reconnaissante d’avoir pu faire partie de son monde pendant si longtemps.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV