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Paris sans touristes cet été: les Parisiens contents, les commerçants inquiets

Des promeneurs sur le parvis du Trocadéro, devant la Tour Eiffel, le 22 juin 2020 à Paris

Des promeneurs sur le parvis du Trocadéro, devant la Tour Eiffel, le 22 juin 2020 à Paris - Ludovic MARIN © 2019 AFP

La capitale risque d'être désertée de ses touristes étrangers cet été avec la pandémie de Covid-19. Si ceux qui y vivent s'en réjouissent, ceux qui en vivent craignent pour la survie de leur activité.

L'été s'annonce calme à Paris. Selon une estimation de l'Office du tourisme, l'activité touristique de la capitale devrait chuter de moitié pour les deux prochains mois par rapport à son niveau habituel, en raison de la crise sanitaire et de la pandémie de Covid-19.

"Le silence fait un bien fou"

Néanmoins, pour les habitants de la capitale, c'est une affaire. Claire*, qui vit à Paris depuis une douzaine d'années, voit la désertion de la capitale comme un soulagement. "Je vais travailler tout l'été et je vais rester à Paris, raconte cette habitante du 20e arrondissement à BFMTV.com. Je me dis, un peu égoïstement, qu'il y aura moins de monde dans les transports en commun et que ce sera plus facile pour se déplacer." Pour cette trentenaire, la baisse de la fréquentation touristique est également une aubaine pour profiter des atouts de Paris et de l'Île-de-France "plus tranquillement".

"Ce sera l'occasion d'aller visiter des musées que je ne connais toujours pas, poursuit-elle. On a évoqué l'idée avec une amie d'aller découvrir le jardin de Claude Monet, à Giverny. Sans tous les touristes étrangers, ce sera beaucoup plus agréable."

Alexandra*, une Parisienne d'adoption depuis une décennie, apprécie elle aussi le "silence" que la crise du covid a provoqué, témoigne-t-elle pour BFMTV.com. "C'était très étrange pendant le confinement, il n'y avait pas un bruit. Là, les klaxons et sirènes ont repris, mais quand on s'enfonce dans les rues, il y a moins de brouhaha et encore un peu de ce calme très inhabituel à Paris. Et je dois dire que ça fait un bien fou, ça repose du tourbillon parisien."

"On a beaucoup perdu"

Mais pour les professionnels du tourisme, l'heure n'est pas à la fête. "On sait que l'on va avoir une saison difficile, confie à BFMTV.com Aurele Sarfati, vice-président de l'Association pour la défense des intérêts des commerçants et artisans des Grands Boulevards. On s'en rend déjà compte maintenant et pourtant, on est situé sur les Grands Boulevards, pas dans une petite rue." À titre d'exemple, ce commerçant à la tête d'un magasin de prêt-à-porter assure n'avoir habillé aucune mariée ou marié, alors que c'est en principe la pleine saison des robes et costumes de noces. "On a beaucoup perdu", ajoute-t-il.

Autre point noir: il n'a pu proposer qu'une seule détaxe la semaine dernière, contre plusieurs dizaines habituellement. En cause: l'absence de touristes étrangers. ême si l’Union européenne rouvre ses frontières à 15 pays, dont la Chine, il n’est pas pour autant certain que ces ressortissants étrangers veuillent voyager."

Et selon lui, il sera difficile de compenser cette perte. "Peut-être qu'avec des visiteurs européens cela amortira un peu le manque à gagner, analyse Aurele Sarfati. Mais dans tous les cas, on ne pourra pas compter sur le tourisme français". Si près de neuf Français sur dix envisagent en effet de passer leurs vacances d'été en France, à peine 10% d'entre eux pourraient être tentés par le tourisme urbain.

"Après la crise des gilets jaunes et les grèves liées à la réforme des retraites, on se demande quelle sera notre quatrième plaie", rit jaune Aurele Sarfati.

Sans touristes ni Parisiens

Mêmes inquiétudes pour Charles-Antoine de La Mairieu, président de l'Association des commerçants du 7e arrondissement. "Beaucoup d'hôtels ne vont pas rouvrir avant septembre, indique-t-il à BFMTV.com. lls se disent que ça ne vaut pas la peine pour les quelques touristes qui vont passer. Et de toute façon, s'ils ne remplissent qu'à hauteur de 30% de leur capacité, ce ne sera pas rentable."

Si, selon lui, les commerces de bouche s'en sont le mieux tiré pendant le confinement - "un fromager m'a dit qu'il a fait 110% de son chiffre d'affaires, mais en travaillant de 4 heures du matin à 23 heures le soir et en assurant des livraisons à domicile" - ce n'est plus le cas. "Ils me disent que c'est très calme et qu'en plus ils ont l'impression que les Parisiens sont déjà partis", poursuit Charles-Antoine de La Mairieu.

Alexandra* a elle aussi remarqué que les rues s'étaient vidées. "On a l'impression qu'on est déjà au mois d'août", ajoute la Parisienne. Cette trentenaire qui vit dans le quartier habituellement très animé de Bastille décrit une ambiance "étrange" de fin du monde.

"Je vois bien dans les rues qu'il n'y a pas de touristes, je n'entends pas parler de langues étrangères alors que c'était toujours le cas avec l'Opéra, les bars et les boîtes, continue Alexandra. Il n'y a personne dans les magasins. Sur une devanture sur trois, il est écrit 'bail à céder' ou 'local à louer'. Je vois des rideaux baissés et de la peinture blanche aux vitres. Un bar que j'appréciais a fermé définitivement. J'habite en face d'un hôtel: je ne sais pas s'il a mis la clé sous la porte mais il n'a jamais rouvert. C'est triste."

"Que va-t-on faire sans touristes?"

Charles-Antoine de La Mairieu, de l'Association des commerçants du 7e arrondissement, dresse le même constat. "C'est une catastrophe", s'inquiète-t-il.

"En principe, l'été, dans le 7e, les personnes que l'on voit se promener sont des touristes. Ce matin, je suis passé devant une agence qui organise des visites guidées en bus, elle était fermée. Et devant la tour Eiffel, il n'y avait pas grand monde. Ça fait peur. Le pouvoir économique d'un pays, ce ne sont pas les grandes multinationales mais tout ce réseau de petits commerces et d'entrepreneurs. Il ne faut pas oublier que l'activité d'une boulangerie, cela représente une douzaine d'emplois."

S'il compte sur la "solidarité" et "l'entraide" pour assurer la survie de ces petites entreprises, évoquant le spectacle La Nuit aux Invalides maintenu avec les règles de distanciation mais en recherche de sponsors, il appelle l'État à les soutenir plus vigoureusement. "Que va-t-on faire sans touristes? Il va falloir baisser les charges, faciliter les embauches et les extras, sinon on va tuer ces petits commerces."

"Pour la première fois, il n'y a personne"

Christophe Decloux, directeur général du Comité régional du tourisme Paris Île-de-France, assure que la région a déjà perdu 15 millions de visiteurs depuis le début de l'année. "Ce qui représente 8 milliards d'euros de retombées économiques", compte-t-il pour BFMTV.com.

"La période estivale est faite à 90% de visiteurs étrangers. En 2019, seuls 9% des nuitées étaient françaises, et encore en grande partie dues au tourisme d'affaires. Pour la première fois, il n'y a personne. On repart de zéro. Et on ne sait pas en combien de temps on va pouvoir relancer la première destination mondiale."

En 2019, le tourisme a ainsi représenté 50 millions de visiteurs pour 22 milliards d'euros de chiffre d'affaires. "Cela représente 500.000 emplois pour l'Île-de-France. Mais je l'ai vu vendredi lors de la réouverture d'Orly, il n'y a pas de flux." S'il tire une croix sur 2020 - "peut-être qu'on arrivera à sauver les meubles à Noël" - son objectif est de remplir le carnet de commandes pour 2021.

Et Christophe Decloux mise tout de même sur le tourisme français. "On va tout faire pour que cette situation ne se reproduise jamais. C'est donc le moment idéal pour aller visiter le château de Versailles sans faire la queue ou voir La Joconde au Louvre dans des conditions exceptionnelles."

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https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV