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EDITO - Syrie: le jeu diplomatique des poupées russes

L'accord sur la Syrie? Le jeu des poupées russes...

L'accord sur la Syrie? Le jeu des poupées russes... - -

Les avancées sur le dossier syrien sont-elles le résultat d'un vaste compromis? Ne sont-elles pas plutôt le résultat d'un accord secret, dans un accord moins secret, à l'intérieur d'un accord public?

Un "accord cadre pour l'élimination des armes chimiques syriennes", conclu entre Kerry et Lavrov le 14 septembre; une mission d'enquête internationale sur les tirs à l'arme chimique; une résolution (2118) du Conseil de Sécurité sous "chapitre 7" sans l'être... Une référence à un texte politique de juin 2012, définissant la sortie négociée de la guerre civile syrienne, dans la résolution du 27 septembre 2013...

Tout cela est, en grande partie, le résultat d'un bras de fer entre la diplomatie russe et les Euro-Américains. Mais s'agit-il vraiment d'un vaste compromis? Ne s'agit-il pas plutôt d'une issue à plusieurs couches quasi-impossibles à déchiffrer? Un accord secret, dans un accord moins secret, dans un accord public...

L'unité internationale a été consolidée par cette Résolution 2118, diront les diplomates français et américains. Enfin presque tous, même si de New York on a entendu des grommellements de "Munich" émanant de certains diplomates dont un Français. Un marché de dupes, c'est ce que cela voudrait dire. Mais dupe de quoi?

Toujours est-il que le Conseil Sécurité a fonctionné comme jamais dans le dossier syrien, comme l'ont proclamé Kerry, Hague, Fabius. Lavrov était satisfait, le Chinois, lui, s'est fait oublier.

Le marché n'est pas ce que l'on voit, et personne n'est dupe: le jeu russe est d'une finesse remarquable. Pour l'interpréter, il faut se lancer dans de la spéculation. C'est dit, alors voici.

A quoi joue Bachar al-Assad?

Commençons par Bachar al-Assad: il a multiplié les interviews, et vient d'en faire une à la RAI, télévision publique italienne, en anglais. Il redit une chose centrale: "Il est impossible que les armes chimiques aient été utilisées sans ma permission". Pas de porte de sortie à une affirmation de ce type. Il n'a pas apparemment pas peur de se faire contredire.

Ce même président Assad qui fait confiance aux inspecteurs de désarmement de l'ONU, eux-mêmes en grande partie issus des rangs des inspecteurs de l'institution sœur pour l'Interdiction des Armes chimiques (OPCW, ou encore OIAC en français), pour récupérer les armes en Syrie dès mardi 1er octobre. Décidément pas rancunier le président syrien, car ces mêmes inspecteurs OIAC, que nous appellerons de la mission Enquête chimique, étaient venus à la Ghouta en banlieue de Damas autour du 25-26 août, pour constater que les tirs chimiques du 21 août étaient massifs, calculés, et provenaient de positions gouvernementales. Cette mission Enquête chimique a pointé le rôle des forces armées ayant toutes les caractéristiques de celles du gouvernement! Et puis voici que le président Assad fait confiance à la prochaine équipe jumelle d'inspecteurs de désarmement.

En fait, la poupée la plus rusée, c'est celle du désarmement chimique. Les inspecteurs ONU-OIAC, disons de la Mission Désarmement, vont suivre la liste des produits fournie par le gouvernement lui-même. Une liste qui sera la seule base pour eux, ils n'auront les moyens de trouver autre chose! Merci Monsieur le président pour cette liste si pratique, on n'a plus besoin de chercher!

Et pourtant: Saddam Hussein avait rusé pendant 5 ans face à 900 inspecteurs, et même Kadhafi n'avait pas tout dit aux inspecteurs lorsqu'il a fait sa démarche de désarmement en 2003. Or depuis sa chute, un arsenal chimique caché par lui a été retrouvé.

Les rumeurs sortant de Syrie, relayées dans la presse arabe et le New York Times notamment, prétendent que certaines armes chimiques ont été extraites, et cachées en divers endroits (il y a deux semaines il était question de transferts vers l'Irak!).

Bref, le président Assad ne nous dit pas tout. Il est parfaitement à l'aise avec ce vaste auto-dépouillement d'armes chimiques. Trop à l'aise.

Des armes échapperaient aux inspecteurs

Pénultième poupée russe, Sergueï Lavrov couvre ce transfert partiel d'armes chimiques syriennes, et le pouvoir iranien est au courant. Ce dernier pourrait même s'assurer que ni le Hezbollah (alliés et petits-frères du régime des Mollahs mais qui ne méritent pas cette arme, ce qu'Israël ne tolérerait pas) ni Al-Qaïda (l'ennemi mortel des régimes américain, français, libanais, jordanien, irakien, iranien, et russe), ne pourra s'emparer de ces armes chimiques soustraites à la Mission Désarmement.

Ainsi, l'État syrien conserve un genre de "force de dissuasion chimique" contre Israël, l'ennemi armé de nucléaire. En cachant des éléments chimiques, avant l'arrivée des inspecteurs (tous issus des mêmes sérails, des mêmes labos, qu'ils soient de la Mission Désarmement ou la Mission Enquête Chimique) dont l'avis n'importe déjà ni à Lavrov ni à Assad, le régime Assad garde une allure de posture contre Israël.

John Kerry est-il au courant? De quoi a-t-il parlé avec Mohamad Javaf Zarif, son homologue iranien? De réchauffement diplomatique? Ma spéculation me pousse à penser qu'ils ont parlé de ce résidu chimique qui échappera aux inspecteurs.

Voilà l'Iran redevenu un acteur de taille au Moyen-Orient. À Moscou, c'est un succès: l'axe Damas-Téhéran est maintenu, al-Qaïda est contrée, et Washington ne peut réarranger cette poupée russe. Mieux valait, pour Kerry, encadrer ce marché. Il n'était pas dupe, pas du tout.

Harold Hyman