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Force électorale, déclin numérique: l'influence paradoxale des chrétiens sur la politique américaine

Donald Trump face à Amy Coney Barrett et plusieurs de ses enfants.

Donald Trump face à Amy Coney Barrett et plusieurs de ses enfants. - Olivier Douliery

Auditionnée par les sénateurs ce lundi en vue de sa nomination à la Cour suprême, Amy Coney Barrett, catholique revendiquée, a le soutien des protestants conservateurs. Cet attelage est le signe de l'influence vivace du christianisme sur la classe politique américaine. Mais la sécularisation de la société annonce un nouveau cycle.

Au moment de répondre aux membres de la commission judiciaire du Sénat ce lundi, Amy Coney Barrett n'aura peut-être pas tout un pays derrière elle, mais elle pourra compter sur le soutien fervent du conservatisme religieux. Car cette catholique revendiquée a déclenché l'enthousiasme des protestants depuis que Donald Trump a avancé son nom pour intégrer la Cour suprême des Etats-Unis.

Peu avant cette audition, l'Association nationale des Evangéliques a par ailleurs lancé un appel à destination des Républicains comme des Démocrates. L'organisation y pousse ses coreligionnaires des deux formations à se repentir et à renouveler le mariage de leur foi et de leur engagement. A l'occasion de cette présidentielle, les Etats-Unis continuent ainsi d'offrir l'image de l'alliance du bulletin de vote et du goupillon, de la Maison Blanche et de la megachurch.

Pourtant, l'influence politique du christianisme sur la vie politique américaine, toujours réelle, doit désormais composer avec la sécularisation de la société et la baisse de ses effectifs. Ce n'est pas encore l'heure du déclin mais celle de la recomposition résonne déjà.

Paradoxe en trompe-l'œil

L'ascension d'Amy Coney Barrett porte en elle-même un paradoxe apparent. La bienveillance de l'électorat conservateur protestant à l'égard d'une personnalité catholique peut en effet étonner. Historiquement, les WASP (pour "White Anglo Saxons Protestants"), héritiers des pélerins du Mayflower et des pères fondateurs des Etats-Unis, sont connus pour leur aversion envers les "papistes".

"Jusqu'à Kennedy inclus (premier et pour le moment seul président catholique des Etats-Unis, ndlr), ils nourrissaient une forme de méfiance contre le catholicisme politique qui était vu comme une porte ouverte vers une prise de pouvoir par le pape. Une vision qui venait du XIXe siècle, à l'époque où les Etats-Unis étaient un pays jeune et faible et où le pape était vu comme la marionnette de l'empire austro-hongrois, sur la base de théories du complot nous rappelant celles d'aujourd'hui", analyse pour BFMTV.com Lauric Henneton, historien et auteur d'une Histoire religieuse des Etats-Unis.

Mais la guerre froide contre l'Union soviétique et son bloc, patrie du socialisme et de l'athéisme, ainsi que la déségrégation ont amené une nouvelle donne. "A ce moment-là, ce qui est important, c'est d'avoir la foi, c'est tout, car ne pas avoir la foi, c'est être athée et donc potentiellement un communiste, un traître", poursuit le spécialiste, qui remarque qu'"aux Etats-Unis, la foi signifie moralité mais aussi empathie et valeurs".

Une union de raison

Deux axes ont cimenté cet œcuménisme des chrétiens conservateurs dans la politique américaine jusqu'à nos jours: le combat contre la proscription de la prière à l'école publique depuis 1962, et l'arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême en 1973, garantissant le droit à l'avortement sous certaines conditions. Cette alliance a aussi partie liée à une uniformisation politique: si l'électorat pieux a longtemps été à peu près équitablement réparti entre les deux grands appareils américains, il a fini par converger vers le Parti républicain.

Christophe Deroubaix, grand reporter à L'Humanité, journal pour lequel il a sillonné les Etats-Unis, et auteur notamment de L'Amérique qui vient, nous l'explique: "La fonction du Parti républicain pour les Evangéliques, c'est de renverser Roe v. Wade. D'ailleurs, en 2016, ils ont investi sur quelqu'un qui est leur inverse en se disant: 'Lui, au moins, il le fera'".

"Lui", c'est Donald Trump, presbytérien dont la pratique religieuse est fort peu évidente. Mais qui n'oublie pas de poser une bible à la main, le 1er juin dernier, du côté de Lafayette Square après qu'on y a chassé les manifestants antiracistes dénonçant la mort de George Floyd. Il faut dire que l'électorat religieux pèse bien trop pour qu'on néglige de lui faire signe.

Donald Trump le 1er juin 2020
Donald Trump le 1er juin 2020 © Brendan Smialowski

Déclin des effectifs

En termes de pure arithmétique pourtant, le segment chrétien de la population n'a plus rien de surpuissant. Il est, au contraire, sur le reculoir. L'étude publiée par le PEW Research Center le 17 octobre 2019 a illustré ce ressac. S'il en ressortait que 65% des citoyens américains se déclaraient chrétiens, ils étaient douze points de moins que lors de la précédente mesure en 2009. Les protestants ne comptaient plus que pour 43% contre 51% auparavant, les catholiques 20% au lieu de 23%. Et seulement 45% des adultes américains assuraient aller à la messe une fois par mois, contre 51% il y a une décennie.

Ce ne sont pas les 2% de juifs et le pourcentage musulman qui permettent de motiver cet effritement, mais, pour partie au moins, les 26% de "non-affiliés", qu'on surnomme les "nones" - de none, "aucun" ou "aucune" en anglais - (agnostiques, déistes, athées ne se reconnaissant dans aucune chapelle) selon la jauge de 2019, contre 17% en 2009. "Les 'nones' explosent à partir de 2007- 2010. Le déclin numérique des évangéliques et des catholiques blancs s'amorcent, lui, dès les années 1990", commente Lauric Henneton.

"La résilience républicaine"

Christophe Deroubaix confirme: "On a cru que l'effervescence religieuse des années 1990-2000 dénotait un phénomène en expansion. C'est le contraire, c'était le signe d'une rétractation." Et cette "rétractation" façonne la ligne de la droite américaine:

"En fait, depuis la fin de la guerre froide, l'électorat républicain est minoritaire dans le pays, il doit donc rester soudé. Et quand on a un tiers de l'électorat composé par les évangéliques, ce sont eux qui dictent la conduite à suivre. Et puis, à ce tiers, on ajoute les protestants classiques et les catholiques blancs, donc on arrive à deux tiers", décrypte Christophe Deroubaix.

Des proportions qui montrent que la fidélisation de cet électorat est essentielle, mais des proportions en principe insuffisantes pour l'emporter. Toutefois, les électorats les plus religieux, où Blancs et personnes âgées sont nombreux, votent. Les non-affiliés quant à eux, qui rassemblent 40% des jeunes adultes selon l'enquête du PEW Research Center, plus naturellement portés vers les Démocrates, ne votent pas ou peu. Un balancier providentiel pour la droite, que Lauric Henneton ramasse en une formule: "la résilience républicaine".

Les Démocrates en porte-à-faux

Mais le prisme religieux est-il l'apanage du seul Parti républicain? Pas si on en juge par la religiosité des dirigeants et candidats démocrates dans leurs propos de campagne ou de meeting. Ce que leur base digère d'ailleurs plus ou moins bien:

"Joe Biden et sa colistière Kamala Harris parlent de leur foi sans cesse, ce qui met leur électorat en porte-à-faux", pointe Lauric Henneton. "Il y a une permanence culturelle là-dedans. Les Démocrates se disent qu'ils se poseront moins de problème, par exemple, en prêtant serment sur la bible qu'en ne le faisant pas", complète l'auteur de L'Amérique qui vient.

En-dehors des convictions religieuses des chefs de file démocrates, ceux-ci ont une autre bonne raison de passer une tête à l'office: s'attirer le vote des hispaniques et surtout de l'électorat afro-américain. "L'électorat noir est très attaché à l'Evangile sociale, les Démocrates doivent donc aller à sa rencontre dans les églises", pose Lauric Henneton. Au point de susciter des vocations: "Kamala Harris se raccroche au wagon en étant baptiste, ce qui la rattache à la communauté afro-américaine alors qu'elle-même est d'origine jamaïquaine et indienne", souligne l'historien.

La foi nourrit de surcroît un imaginaire historique puissant, comme le relève encore l'auteur d'Histoire religieuse des Etats-Unis, convoquant le souvenir du pasteur Martin Luther King: "Sans la religion, pas de droits civiques".

Dernière étape avant les "nones"?

On touche peut-être là à une dimension plus souterraine du christianisme acclimaté aux Etats-Unis. Davantage qu'un culte, ou qu'un ensemble de cultes, il désigne aussi une tradition historique commune, la liturgie nationale d'un pays par ailleurs laïc et protégeant "le libre exercice de la religion" dans sa constitution, rite cherchant davantage à servir de liant à un peuple hétérogène qu'à mobiliser sa foi. Une formule qui rappelle la "religion civile" chère aux penseurs du XVIIIe siècle, qui virent la naissance des Etats-Unis.

La sécularisation à l'œuvre dans la société américaine accentue par conséquent une tension plus ancienne: cohabitent ensemble un électorat revendiquant sa religion, parfois avec des accents identitaires, et une relation pour le moins abstraite à Dieu.

Cette abstraction ménage un espace politique de plus en plus grand à la non-affiliation, aux "nones", athées ou non. "Finalement, la question va être de savoir si un 'none' peut être élu. A la Chambre des Représentants, c'est possible, car il s'agit d'un mandat plus local", affirme Lauric Henneton avant d'achever: "Pas impossible qu'à terme on ait un président non-religieux à la Maison Blanche, mais on n'en est pas là pour l'instant".

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV