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Matteo Salvini, vrai patron du gouvernement italien?

Le chef du gouvernement, Giuseppe Conte, et le ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini, le 6 juin 2018 à Rome.

Le chef du gouvernement, Giuseppe Conte, et le ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini, le 6 juin 2018 à Rome. - FILIPPO MONTEFORTE / AFP

Le ministre de l'Intérieur et chef de file de l'extrême droite italienne s'est imposé en quelques semaines comme la figure de proue du tout jeune gouvernement de coalition.

C'est lui qui a annoncé que l'Aquarius ne pourrait pas accoster en Italie, lors d'un direct diffusé sur sa page Facebook. C'est lui qui a demandé des excuses officielles de la France après les déclarations d'Emmanuel Macron sur le "cynisme et l'irresponsabilité" du gouvernement transalpin, et menacé d'annuler la venue de Giuseppe Conte à Paris vendredi. Lui déjà qui avait donné le "la" lors des négociations pour la formation du gouvernement de coalition "jaune vert" entre le Mouvement 5 Etoiles (M5S) de Luigi Di Maio et son parti d'extrême droite, la Ligue.

Matteo Salvini n'est officiellement "que" ministre de l'Intérieur, mais comme le constatent les médias italiens, il est l'homme fort du tout jeune gouvernement. Il a même été qualifié de "Premier ministre de facto" par le Huffington Post italien ce lundi. Comme le souligne le site, quand Matteo Salvini a annoncé qu'il voulait fermer les ports, "l'équipe gouvernementale n'était pas encore complète (...), le Conseil des ministres ne s'était encore jamais réuni, et le Parlement n'était pas encore en fonction". 

Les autres ministres éclipsés

Depuis son arrivée au gouvernement, Matteo Salvini multiplie les déclarations sur des sujets qui vont bien au-delà de son portefeuille, déjà stratégique, de l'Intérieur: sur les taxes, sur les paiements en espèce, sur les familles homoparentales, mais surtout sur les tenants diplomatiques de la polémique autour de l'Aquarius.

"Si des excuses officielles de la France n'arrivent pas, le Premier ministre Conte fera bien de ne pas se rendre en France", a-t-il déclaré.
"Le règlement de Dublin sur les réfugiés est aujourd'hui dépassé: je pense qu'avec mes collègues allemand et autrichien nous proposerons notre propre initiative", a-t-il aussi ajouté, éclipsant totalement le ministre des Affaires étrangères, Enzo Moavera Milanesi.

Premier ministre silencieux

Des propos qui ont été suivis d'effets, puisque que le chef du gouvernement a annulé mercredi sa venue à Paris, avant de la reconduire finalement après un appel d'Emmanuel Macron. Depuis le début de la crise, Giuseppe Conte et Luigi Di Maio, le deuxième pilier de la coalition, à la tête du Mouvement 5 Etoiles et du ministère du Développement économique, sont bien silencieux. C'est ce que relève notamment l'agence de presse italienne Agi, estimant que Matteo Salvini fait "tout ce que ferait un président du Conseil".

"Même Conte suit le chemin du patron de la Ligue, mais décide de contre-attaquer seulement quand le président français en personne prend à son compte le désavoeu de la stratégie italienne, en définissant le comportement de Rome comme 'cynique et irresponsable'", écrit aussi le quotidien La Stampa.

17% seulement aux élections

Le site de gauche Il Fatto quotidiano s'interroge quant à lui sur les raisons de l'inactivité de Giuseppe Conte, y compris sur la question de l'Aquarius et de la gestion des flux de migrants. "Je pense qu'il s'agit d'un mélange d'inexpérience et de motifs logistiques, parce qu'hier Conte visitait les zones touchées par le tremblement de terre", a estimé le journaliste Marco Travaglio en début de semaine.

Dans un autre article, le site s'étonne de la place prise par Salvini, au regard des résultats obtenus par sa formation lors des élections générales du printemps, qui étaient censées augurer des rapports de force au sein de la future coalition.

"Dans le cas où vous ne vous souviendriez pas des rapports de force, je vous les rappelle: 32-17(%), en faveur du Mouvement 5 Etoiles évidemment. Eh bien, bravo à Salvini, avec ces chiffres il était impensable qu'il réussisse à devenir président du Conseil", ironise Il Fatto quotidiano.

Salvini joue "le rôle de sa vie"

"Il était le leader de la troisième force politique après les élections du 4 mars. Il avait devant lui le Parti démocrate (18%) et le géant Mouvement 5 Etoiles (32%). Et pourtant, avec un misérable 17%, il a réussi à tout faire exploser", résume encore Vanity Fair, qui estime qu'il est devenu "l'aiguille de la balance du gouvernement". 

Pour l'hebdomadaire Panorama, Matteo Salvini et Luigi Di Maio jouent au sein du gouvernement une partition bien différente. Pour Matteo Salvini, c'est "le rôle de sa vie": dans les derniers sondages, la Ligue frôle les 28% et rattrape presque le Mouvement 5 Etoiles, qui perd des voix chez l'électorat de gauche qui l'avait préféré lors des législatives au Parti démocrate de Matteo Renzi, à bout de souffle. Il est donc envisageable pour la Ligue de dépasser la formation de Beppe Grillo.

L'actuel leader du Mouvement antisystème, Luigi Di Maio, a quant à lui tout intérêt à faire traîner les choses et à maintenir Giuseppe Conte au pouvoir, car sauf changement des statuts du M5S, son mandat actuel sera le dernier. L'agitation de Matteo Salvini s'inscrit dans la conquête du pouvoir de son parti, qui était il y a quelques années encore sécessionniste. Aujourd'hui, il aspire à devenir la pierre angulaire de la droite italienne. 

Fédérateur de la droite

Depuis les élections législatives, Matteo Salvini a réussi à se débarrasser de Silvio Berlusconi, avec qui il avait fait alliance, et grâce au parti duquel il a pu obtenir ces résultats. Pour Il Giornale, un quotidien de droite contrôlé par Silvio Berlusconi, Giuseppe Conte est "incolore" quand Matteo Salvini est décrit comme un membre de Forza Italia comme le "mâle alpha" de la coalition gouvernementale.

"Matteo Salvini est en train de recueillir les fruits d'une très longue campagne électorale commencée comme eurodéputé à Bruxelles, qui l'a conduit non seulement au gouvernement, mais à devenir l'unique fédérateur de la droite italienne, après Silvio Berlusconi", écrit Panorama. 

De l'avis de plusieurs médias, dont la Repubblica et le Corriere Della Sera, Emmanuel Macron, en critiquant la ligne de l'Italie, a rendu en tout cas un énorme service à Matteo Salvini. Il lui a permis de ressouder le gouvernement derrière une même position, et d'en apparaître comme le vrai chef.

Charlie Vandekerkhove