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La stratégie des escarmouches en Ukraine

Des militants pro-russes en périphérie de Slavyansk.

Des militants pro-russes en périphérie de Slavyansk. - -

EDITO - Les décideurs, pro-russes comme pro-européens, se contentent de faire des escarmouches, analyse Harold Hyman, journaliste et spécialiste de géopolitique pour BFMTV.

Depuis deux semaines la tension s'accroît dans l'Ukraine de l'est, suite aux nombreuses occupations de mairies, de postes centraux de police et de locaux des services secrets. Des gens ordinaires sortent dans la rue, occupent les places, brandissant des drapeaux russes. "Rossiya" scandent-ils, et "À bas le fascisme". Pour eux, le gouvernement à Kiev est une "junte", dirigée par des nostalgiques des régimes ultra-nationalistes rebelles d'Ukraine des deux guerres mondiales. Dans la réalité, il y a quelques milliers de gens de ce genre à Kiev et dans l'ouest ukrainien, surtout à Lviv, qui se disent "nationalistes", et plusieurs millions d'autre chose! Il est certain qu'il s'agit d'un problème pour le pouvoir à Kiev d'avoir des milliers d'extrémistes hyper-actifs et violents, mais le pouvoir n'est pas minoritaire.

Côté ukrainien, le gouvernement et les partisans du virage pro-européen, les "Maïdan", accusent les gens au sentiment pro-russe d'être minoritaires, manipulés par le Kremlin, et parfois des traîtres. Les milices pro-russes seraient des agents russes ayant traversé la frontière, l'avant-garde d'une armée d'invasion. Dans la réalité, le mouvement "anti-Maïdan" est composé autant de fiers à bras, de soldats à peine dépourvu de leurs insignes et souvent russes, que de braves gens. Si les pro-russes sont si visibles, c'est que les pro-européens ont peur de montrer le bout de leur nez, sauf lorsqu'ils sont assez forts.

Pas de bain de sang, un miracle

Le miracle réside dans le fait qu'il n'y ait pas encore eu de bain de sang. Avec tous ces militants armés, nationalistes comme anti-Maïdan, il devrait y avoir des heurts sanglants. En plus, les militaires officiels ukrainiens, et les quasi-militaires russes, s'évitent, pour le moment.

Situation étrange, qui veut dire ceci: les décideurs, pro-russes comme pro-européens, se contentent de faire des escarmouches. Ils laissent les jeunes nationalistes ukrainiens et les jeunes pro-russes se taper dans les rues de Kharkov (Kharkiv en ukrainien). Et surtout, chaque côté, Poutine comme le président et le premier ministre ukrainiens Tourtchinov et Iatséniouk respectivement, espère que l'autre commettra l'attaque irréparable.

Sonder l'adversaire

Pourquoi ne pas signer une trêve, et sauver des vies? Parce qu'il faut sonder l'adversaire, voir si vraiment il est prêt à l'épreuve de force. Autre aspect de la tactique des escarmouches: si à Kiev le duo Tourtchinov et Iatséniouk n'était pas assez ferme face au Kremlin, il pourrait trouver les nationalistes ukrainiens contre lui dans la rue! Je doute, enfin, que Poutine ait un problème similaire: cela fait longtemps qu'il ne craint personne en Russie, les nationalistes russes compris.

En conclusion, c'est à la communauté internationale de séparer les deux armées en Ukraine de l'est. Je pense aussi qu'à Kiev comme à Moscou, l'on compte sur cette communauté, et surtout sur John Kerry, pour calmer l'autre. Faute de quoi la guerre commencerait, en un remake de la guerre en Géorgie en 2008.

Harold Hyman & journaliste et spécialiste de géopolitique