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Derrière les barbelés de Röszke, le dernier espoir des migrants aux portes de l’Europe

Une petite fille, les mains accrochées à la clôture regarde en direction des officiers du camp.

Une petite fille, les mains accrochées à la clôture regarde en direction des officiers du camp. - Maëva Poulet

Une centaine de migrants se sont échoués dans la ville hongroise de Röszke, à la frontière serbo-hongroise, bloqués par des kilomètres de barbelés. Installés dans un campement de fortune, ils attendent avec lassitude de franchir le tourniquet qui leur ouvrira les portes de l’Europe.

De la poussière et des barbelés. Sous une chaleur assommante, un couple de vieillards, assis sur une couverture les traits marqués par la fatigue, regardent le triste spectacle qui se déroule devant leurs yeux. Un jeune homme construit une tente de fortune avec des bouts de bois et des couvertures. Le linge sèche sur les barbelés. Un père porte sa fille. Elle a été malade toute la nuit, des larmes coulent de ses grands yeux bleus. Puis un éclat de rire. Deux enfants jouent à se faire des bisous à travers les fils de fer. A Röszke, ils sont les seuls à encore trouver la force de s’amuser.

Ces familles venues de Syrie, d’Afghanistan ou encore du Pakistan sont sur la route depuis des mois. Épuisés, ils espèrent rejoindre l’Europe via ce point de passage à la frontière entre la Serbie et la Hongrie. Pourtant, celui-ci a été totalement verrouillé en septembre par le gouvernement de Viktor Orban, qui a érigé 175 km de barbelés le long de la frontière serbe, bloquant les migrants de l’autre côté du mur. A Röszke, tous les yeux sont rivés sur le grand tourniquet de fer qui permet l’accès à une “zone de transit”, un campement officiel où des chambres et des sanitaires sont mis à disposition, le temps pour les migrants de faire leur demande d’asile.

"On m'a demandé de partir sans mes cinq filles et ma femme”

Cette zone, gérée par la Hongrie et surveillée par la police et l’armée, fait office de première escale en Europe. Mais tous n’auront pas la chance d’y arriver. Chaque jour, seules quelques personnes se verront délivrer l’autorisation de passer de l’autre côté de la grille. La décision est prise à partir des listes de noms établies au sein du camp. Priorité aux familles, surtout avec des enfants en bas âge, et aux personnes malades.

Pourtant, Omead ne veut pas baisser les bras. Ce jeune Afghan de 20 ans, étudiant en journalisme, est arrivé il y a une semaine. “Des familles passent tous les jours, il faut rester patient. Et si ça ne marche pas ici, nous trouverons bien une autre route”, explique-t-il en haussant les épaules.

Certains attendent même au péril de leur vie. Shafi est blessé au niveau du ventre, “une opération”, dit-il. Il n’hésite pas à soulever son T-shirt pour montrer son pansement. Il marche doucement, le regard hagard, en tenant l’une de ses petites filles par la main. “On m’a proposé de rejoindre la Hongrie pour aller me faire soigner mais j’ai refusé… On me demandait de partir sans mes cinq filles et ma femme”.

Jouer des coudes pour un bout de pain

L’attente semble interminable. Le campement n’est pas organisé pour accueillir cette centaine de migrants fatigués dans de bonnes conditions. Une forte odeur de transpiration emplit l’air sous le soleil de plomb. “Ici, pour faire ses besoins, il faut creuser des trous dans les bois. Nous n’avons pas de douche, et pour charger nos téléphones, il faut marcher un bon kilomètre jusqu’au check-point frontalier”, s’agace Ahmed, 19 ans. Après plusieurs jours de marche, il a fini par retrouver sa famille à Röszke. “Nous nous étions perdu en Macédoine”, relate-t-il avec l’espoir de s’installer avec eux en Hongrie.

Vers 13 heures, des militaires déposent des caisses de victuailles devant le tourniquet. Deux femmes, membres de l’organisation de la zone de transit, distribuent les sachets. Une petite bouteille d’eau, une brique de jus de fruit, quelques biscuits et un peu de pain. Un contenu précieux pour les migrants qui jouent des coudes pour s’assurer d’avoir à manger. Un petit garçon part en courant en serrant fort son sachet pour l’apporter à sa mère. Une femme s’éloigne avec son fils pour lui laver le visage avec l’eau de la bouteille. Ici, rester propre, c’est conserver un peu de dignité humaine.

La nourriture est délivrée une fois par jour par le gouvernement. Pour les autres repas, les organisations internationales font de leur mieux. A Roszke, seuls Médecins sans frontière (MSF) et l’UNHCR, le haut comité pour les réfugiés des Nations unies, sont présents. “Nous expliquons aux réfugiés les modalités à suivre pour entrer dans la zone de transit, puis en Europe”, explique un membre de l’UNHCR dépêché sur place. Pour ce qui est du manque d’installation, celui-ci botte en touche et renvoie la balle: “Le camp de fortune est du côté serbe, nous nous occupons seulement de ce qui concerne la Hongrie.”

Des rêves simples

Deuxième attroupement devant la barrière. Un traducteur arabophone, visiblement membre du personnel du camp, appelle un homme: “Abdel Wallid! Abdel Wallid!” Un vieil homme, le dos courbé, accourt dans un pantalon beaucoup trop grand. Des dizaines de familles commencent alors à crier “pourquoi pas nous?”. Un jeune homme se colle à la grille avec un certificat médical délivré par MSF, sur lequel est écrit “dépression, syndrome post-traumatique”. Une petite fille qui n’a même pas douze ans tente une dernière négociation avec les autorités. Mais elle aura beau s’agiter, ce jour-là, Abdel et sa femme seront les seuls à franchir le tourniquet.

Malgré les explications des humanitaires, dans le camp, difficile de comprendre pourquoi certaines personnes sont appelées et pas d’autres. Feisel a 34 ans, il est là depuis presque un mois. Venu du Pakistan sans sa famille, il a peu de chance de faire partie des heureux élus. Comme beaucoup d’hommes seuls, il a perdu tout espoir. “Hier soir, des familles sont arrivées avec des enfants en bas âge. Elles ont été envoyées dès ce matin dans la zone de transit. Un homme seul n’est-il donc plus humain?, s’indigne-t-il. J’avais juste peur que le voyage soit dangereux pour mes enfants. Je n’attends qu’une chose: pouvoir les faire venir en Europe dans de bonnes conditions pour qu’ils puissent faire des études.”

Trouver un logement, un travail, garantir un bon niveau de vie à sa famille, des ambitions simples que tous partagent. Amhed n’espère qu’une chose, “avoir un toit sur la tête avant le début du Ramadan”, le 6 juin. Omead acquiesce. Lui rêve de reprendre son calepin de journaliste, loin du camp de Röszke.

>> En partenariat avec BFMTV.com, les étudiants du M2 Journalisme du Celsa se rendent dix jours en Hongrie afin d'explorer l'actualité complexe d'un pays tiraillé entre une jeunesse festive qui a soif de liberté et un gouvernement ultra conservateur. Leurs enquêtes et reportages sont publiés sur BUDAPRESS.fr.

Maëva Poulet et Constance Maria, depuis Rözske