BFMTV

De Jefferson à Trump: aux racines de l'attachement des Américains au port d'armes

Le 4 juillet dernier, un homme tenant un drapeau américain où rayures et étoiles sont remplacées par des armes.

Le 4 juillet dernier, un homme tenant un drapeau américain où rayures et étoiles sont remplacées par des armes. - Anna-Rose GASSOT / AFP

Les fusillades, prononcez "mass shooting" en langue originale, ensanglantent régulièrement les États-Unis. Le port d'armes, libéralement accordé dans de nombreux États, et son contrôle reviennent alors dans les propos d'après-drame. Inscrit dans le deuxième amendement de la constitution américaine, le droit de posséder une arme renvoie cependant à un vaste imaginaire solidement ancré dans la culture nationale.

C'est Dayton et El Paso cette fois-ci. C'était l'école Sandy Hook de Newton ou encore l'église noire de Charleston hier. Ce sera dans une ville petite ou moyenne du Montana, du Delaware ou de Floride demain, en tous cas une certitude: alors que les États-Unis n'en finissent plus de panser leurs plaies, les tueries de masse perpétrées par armes à feu continueront de plonger les Américains dans l'effroi et une consternation d'habitués.

En effet, dans ces "mass shootings", la nature légale de l'armement de l'assaillant apparaît comme un élément tristement récurrent. Car dans de nombreux États américains, le port d'armes est facilement accordé, sans que l'autorité y regarde à deux fois. Et il n'est pas bien difficile non plus de surenchérir sur la loi en achetant un chargeur à grande capacité capable de transformer son arme semi-automatique en machine de guerre.

Un droit qui "ne sera pas transgressé"

Donald Trump, qui est arrivé ce mercredi à Dayton dans l'Ohio, avant de gagner El Paso, au Texas plus tard, a annoncé lundi son souhait de voir les congressmen durcir les vérifications pour s'assurer de la santé mentale de l'acheteur potentiel d'une arme. Ce afin de permettre de confisquer l'arsenal déjà en possession de ces clients à la psychologie vulnérable ou inquiétante. Rien de plus. Il y a une bonne raison à cette timidité apparente du tempétueux président américain: le droit inaliénable à porter une arme à feu sur soi ne soulève en lui-même aucune controverse dans la population.

François Durpaire, notre consultant pour les États-Unis, nous a apporté son éclairage: "S'il y a une guerre culturelle aux États-Unis autour du débat cherchant à savoir si l'arme menace ou si elle protège, le 2e amendement fait l'objet d'un consensus: on peut éventuellement le réinterpréter mais pas le supprimer". 

Le 2e point de la "bill of rights", ou "déclaration des droits", cette liste des dix premiers amendements à la constitution américaine, est la fondation du port d'armes aux États-Unis. La version originale et définitive, adoptée le 15 décembre 1791 après de nombreux débats, le libelle ainsi: "A well regulated militia being necessary to the security of a free State, the right of the People to keep and bear arms shall not be infringed." On le traduit comme suit: "Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé."

Consensus 

Rédigé une poignée d'années après l'indépendance américaine, proclamé à la face du monde par les représentants de treize colonies en 1776 et obtenu de haute lutte en 1783, le 2e amendement parle toujours aux cœurs des Américains. Selon une enquête d'opinion conduite en mars et avril 2017 par le PEW Research Center, 42% de ceux-ci vivaient dans un foyer muni d'au moins une arme. La même étude établissait par ailleurs que 57% des habitants américains approuvaient l'idée d'une législation plus stricte pour encadrer les armes à feu tandis que 31% de leurs semblables, eux, appuyaient le statu quo en la matière. 

On trouve des détracteurs et des partisans de la réforme ou de la continuité dans tous les camps, dans toutes les strates de la société américaine mais le sondage Gallup, réalisé entre le 1er et le 10 octobre 2018, a tout de même dégagé un impressionnant clivage: 87% des démocrates soutiennent à présent un renforcement du contrôle contre seulement 31% des sympathisants du Parti républicain. 

Naissance d'une république 

Pour comprendre la solidité de la base populaire du 2e amendement, il faut donc regarder vers le soleil couchant du XVIIIe siècle. Thomas Jefferson, l'un des chefs de file de la guerre d'indépendance, grand possédant, théoricien d'une république de petits propriétaires terriens libres et égaux chapeautée par un exécutif aux pouvoirs limités, est exemplaire de la volonté de graver dans les textes le droit du peuple à s'armer. Secrétaire d'État des États-Unis en 1791, puis devenu le troisième président de la jeune nation en 1801, il a synthétisé la pensée de son temps lors de son huitième discours sur l'État de l'Union en 1808: "Pour un peuple libre, et qui a bien l'intention de le rester, une milice bien organisée et armée apparaît comme sa meilleure sécurité". 

L'époque charrie un thème qui structure encore la culture américaine : une fois que le peuple a décroché son indépendance, l'a moulée dans une union, il s'agit pour lui de poser des garanties aptes à le protéger contre ce même État, toujours un peu suspect de lorgner vers la tyrannie si on lui lâche la bride.

"Le 2e amendement est adopté pour permettre aux États fédérés de lever une milice que les citoyens rejoignaient avec leurs armes. C'était pour se prémunir d'une armée fédérale qui chercherait à imposer sa loi aux États, notamment sur la question de l'esclavage", explique à BFMTV.com Didier Combeau, auteur de Des Américains et des armes à feu: démocratie et violence aux États-Unis. 

Depuis l'aube des États-Unis souverains, la possession d'une arme s'impose comme l'un des principaux marqueurs des libertés publiques mais aussi l'un des traits les plus saillants du portrait du citoyen en républicain. "Les Américains pro-armes demandent aujourd'hui: 'Si on touche au 2e amendement, pourquoi on ne toucherait pas demain au 1er, qui institue la liberté d'expression et la liberté de culte?' Ils estiment aussi qu'un citoyen libre doit avoir le droit de s'armer, et que c'est une des choses qui le différencient du sujet d'une monarchie", reprend Didier Combeau. 

"Good guy with a gun"

Thomas Paine a bien connu ces enjeux. Intellectuel américain du XVIIIe siècle, né britannique, il a embrassé la cause des Insurgents ("insurgés" indépendantistes), avant de rejoindre la France révolutionnaire, d'y devenir député à la Convention, élu dans le Pas-de-Calais, et d'y être fait illico presto citoyen français. Ce grand républicain devant l'éternel a, dans ses écrits, mis en lumière l'écho philosophique rencontré alors par le port d'armes:

"Et si une seule nation refuse de mettre bas les armes, il convient que toutes les brandissent. D'affreux maux suivraient si une moitié de l'humanité venait à en être privée ; car dans la mesure où l'avarice et l'ambition tiennent une place dans le cœur de l'Homme, le faible deviendrait une proie pour le fort". 

On trouve là, dans la bouche d'une personnalité politique comptant parmi les progressistes de son temps, la racine de l'argument que la National Rifle Association (NRA), ressasse à satiété, celui du "good guy with a gun", c'est-à-dire l'idée selon laquelle, puisqu'on ne peut éradiquer le crime, il faut armer l'innocent. C'est ce raisonnement simpliste qui a valu à Donald Trump de se faire acclamer par ses partisans lors d'un discours consacré à l'horreur du 13-novembre, après les attentats parisiens. 

Des armes contre les chaînes 

Il faut se garder cependant de toute tentation de se boucher le nez face à une supposée exception proprement américaine. "Relativisions l'exceptionnalisme américain", conseille François Durpaire. "Parmi les cahiers de doléances pour préparer les États généraux de 1789, beaucoup intégraient le droit de porter une arme, une revendication égalitaire à un moment où seuls les aristocrates le pouvaient". Mirabeau ira jusqu'à proposer de le ranger au sein de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. Si la proposition est rejetée, la Révolution française n'en crée pas moins une garde nationale, une milice censée illustrer la légitimité du peuple à conserver l'arme au poing. 

Alors conçue comme un outil d'émancipation, le port d'un pistolet ou d'un fusil suscite l'intérêt des fragments de la population d'outre-Atlantique dont la liberté est la plus avilie ou la plus fragile: les esclaves et les affranchis. L'écrivain américain noir, Frederick Douglass, grand combattant de la cause abolitionniste et lui-même ancien esclave, le consignait ainsi dans son autobiographie parue en 1845:

"Dès le début, j'ai vu qu'il n'y avait aucune chance d'améliorer la condition de l'affranchi à moins qu'il cesse de n'être qu'un affranchi et devienne un citoyen. J'ai insisté sur l'absence de sécurité pour lui ou n'importe qui d'autre en Amérique en dehors du gouvernement ; sur le fait que pour préserver, protéger et maintenir sa liberté l'affranchi devait avoir le droit de vote ; sur le fait que les libertés du peuple américain dépendaient de l'isoloir, des jurys, et de la boîte de cartouche ; et sur le fait que sans ça, aucune classe de la population ne pourrait vivre et prospérer dans ce pays".

"Quand Frederick Douglass dit ça, c'est parce qu'il souhaite que l'affranchi devienne citoyen. Et d'ailleurs en France, l'esclave affranchi devient soldat de la Révolution. Donc, il devient lui aussi citoyen par l'arme", brosse François Durpaire.

Une formulation nébuleuse 

Le discours de Frederick Douglass a trouvé un prolongement plus de cent ans plus tard dans celui, plus radical, de Malcolm X puis des Black Panthers, qui revendiquaient de pouvoir circuler dans les rues californiennes avec des fusils en bandoulière. Mais de manière générale, la réflexion sur le port d'armes, loin d'être un simple matériau historique, une survivance du passé vers laquelle on refuse de se retourner, est restée chose vivante. Il faut dire qu'au-delà même de sa délicatesse au plan moral, de sa complexité politique, le port d'armes a une bonne raison de nourrir la discussion: la grammaire du 2e amendement. 

Tout d'abord, le législateur a eu sous les yeux plusieurs versions de celui-ci. Si les mots y sont les mêmes, la ponctuation change, malmenant la compréhension. De surcroît, la proposition peut se prêter à au moins deux lectures différentes. Lorsqu'on lit "une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé", doit-on comprendre que le droit du peuple est délégué à une milice, ou doit-on entendre que les particuliers disposant d'une arme représentent de fait cette milice? La seconde correspond au sentiment de la NRA et de ses sympathisants, la première à une société contrôlant la circulation des armes de plus près.

Récemment, la Cour suprême a dû se saisir de cette problématique. En 2008, elle a jugé dans l'arrêt Heller contre le District de Columbia que les particuliers avaient le droit d'être propriétaires d'armes à feu. Fin du débat ? Pas du tout.

"Passer par l'histoire montre que rien n'est gravé dans le marbre", précise François Durpaire. "On oublie parfois qu'on parle d'un amendement à la constitution, interprété en 2008 par rapport au cas Heller dans le sens de l'arsenal privé contre la milice. On peut tout aussi bien imaginer une Cour suprême statuant sur l'interprétation inverse dans quinze ans". 
Robin Verner