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États-Unis: un an après l'investiture de Joe Biden, que devient le mur de Donald Trump?

Une partie du mur frontalier entre les États-Unis et le Mexique restée inachevée, le 14 avril 2021 près de La Joya (Texas).

Une partie du mur frontalier entre les États-Unis et le Mexique restée inachevée, le 14 avril 2021 près de La Joya (Texas). - JOHN MOORE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Il y a un an, le jour de son investiture, Joe Biden suspendait la construction du mur à la frontière avec le Mexique, véritable symbole de l’ère Trump. Douze mois plus tard, les bulldozers ont redemarré par endroits.

Des piles d’acier qui rouillent sous le soleil brûlant du désert. Une couche de sable et de poussière sur des bulldozers à l’arrêt. Des équipements électriques laissés à l’abandon. Ils attendent là depuis des mois, comme si la construction pouvait reprendre, d’un coup, aussi vite qu’elle s’était arrêtée.

Il y a un an, le paysage aux alentours de la frontière entre le Mexique et les États-Unis s'est figé. Passant du chantier frénétique de Donald Trump, qui souhaitait construire le plus possible de kilomètres de mur avant son départ de la Maison Blanche, au semblant de calme d'un Joe Biden, pressé de tourner la page du mandat de son prédécesseur.

"Il n'y aura pas un centimètre de mur construit sous mon administration", avait-il promis durant la campagne présidentielle.

Le 20 janvier 2021, quelques heures seulement après sa cérémonie d’investiture, le 46e président des États-Unis signe plusieurs décrets pour revenir sur les mesures-phares de Donald Trump. À commencer par la construction du mur à la frontière avec le Mexique et son financement par le Pentagone, mis en "pause". Une page se tourne. Officiellement en tout cas.

Des tonnes de matériaux abandonnés

L'initiative de Donald Trump n'était pas inédite: des barrières, empêchant surtout le passage de véhicules, sont construites à la frontière mexicaine sous tous les présidents depuis George W. Bush. Le milliardaire entendait lui bâtir une immense barrière haute de jusqu’à neuf mètres. Mais il laisse derrière lui un chantier inachevé, avec un mur interrompu parfois sur plusieurs kilomètres, avant de reprendre plus loin.

"Sur les 3000 kilomètres de frontière, Donald Trump n’en a réellement construit que 75 nouveaux", explique Cléa Fortuné, docteure en civilisation américaine et spécialiste de la frontière États-Unis/Mexique, à BFMTV.com.

Durant son mandat, le président conservateur a en fait remplacé près de 700 kilomètres d’anciennes barrières, transformées en gigantesques clôtures en acier de 9 mètres de haut. Bien loin de ses ambitions de campagne. Le reste du chantier est resté planté là.

Mais cet abandon a un coût. Selon un porte-parole des Corps des ingénieurs de l'armée américaine (précédemment chargés de la construction du mur) cité par The Atlantic, tous les matériaux laissés dans le désert, comme les lampadaires, les installations électriques ou encore les canalisations, ont une valeur totale de près de 350 millions de dollars - soit plus de 300 millions d’euros. Tout cela sans compter l’acier des dizaines de milliers de poteaux de la barrière qui n’ont pas été érigés.

En décembre, au Texas, une personne a d’ailleurs volé pour près d'un million de dollars d'acier destiné à faire partie du mur frontalier de Donald Trump. Une autre dépense importante pour l’administration Biden qui doit s’assurer de la surveillance - sous-traitée - des différents sites à l’arrêt.

Des poteaux en acier inutilisés reposent près d'une partie du mur frontalier inachevé à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, le 14 avril 2021 à La Joya (Texas).
Des poteaux en acier inutilisés reposent près d'une partie du mur frontalier inachevé à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, le 14 avril 2021 à La Joya (Texas). © JOHN MOORE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Les bulldozers redémarrent

Si la "pause" dans les travaux actée par Joe Biden a donné de l’espoir aux opposants au mur, le fait que les chantiers ne soient pas évacués au fil du temps a fait croître certaines inquiétudes.

"Lorsque je conduis le long du mur, je vois des piles d’acier, des câbles électriques, divers équipements… peut-être en attente d’une utilisation future", redoute ainsi Russ McSpadden, du Centre pour la diversité biologique de Tuscon (Arizona), auprès de BFMTV.com.

En mai dernier, le chantier fantomatique a même repris dans le comté d’Hidalgo, dans l’État du Texas. Les moteurs des bulldozers ont recommencé à ronronner et des poteaux ont été à nouveau dressés à la frontière. Des images qui rappellent l’ère Trump aux riverains, "une trahison" pour les opposants au mur.

Pour les autorités et pour l’administration Biden, ces nouveaux travaux ne constituent aucunement la poursuite du projet de Donald Trump. En revanche, selon elles, des travaux de réparation et de sécurisation sont nécessaires, l’arrêt brutal des constructions ayant entraîné des fragilités.

"Par exemple, en Arizona, en été, les fortes pluies entraînent des accumulations d’eau et parfois des inondations au niveau de la frontière et des chantiers inachevés du mur. C’est ce genre de problèmes que le gouvernement dit vouloir régler en relançant les chantiers", explique Cléa Fortuné.

Les travaux arrêtés d'une section renforcée de la clôture frontalière entre les États-Unis et le Mexique, à l'est de Tijuana, dans l'État de Basse-Californie, au Mexique.
Les travaux arrêtés d'une section renforcée de la clôture frontalière entre les États-Unis et le Mexique, à l'est de Tijuana, dans l'État de Basse-Californie, au Mexique. © GUILLERMO ARIAS / AFP

"Combler les trous"

Dans cette optique, en décembre, le département de la Sécurité intérieure des États-Unis a autorisé la reprise de la construction du mur pour "combler les trous" de certaines sections laissées ouvertes lors de l'interruption du chantier, affirmant que ces mesures sont nécessaires pour atténuer ces problèmes de sécurité, et notamment prévenir les inondations et l’érosion. "Il y a 19 projets de construction en cours", et "des kilomètres de barrières" envisagés, détaille Cléa Fortuné.

Chez les anti-mur, la décision a provoqué un tollé. "Biden ne va donc pas tenir sa promesse de campagne", déplore Russ McSpadden.

Selon nombre d'entre eux, les plans de construction vont bien au-delà de leurs prérogatives initiales de "sécurisation". Pour Scott Nicol, un activiste anti-mur texan contacté par BFMTV.com, "on prétend qu’il s’agit de digues pour les inondations mais ils construisent des kilomètres et des kilomètres".

"Il semble que Biden fasse le travail de Trump à sa place pour achever le mur", soupire Russ McSpadden.

"La seule différence, c’est qu'il y a moins d'indignation face aux nouvelles constructions et moins de soutien pour la cause", regrette Ricky Garza, avocat au sein de l’association Texas Civil Rights Project. "Nous ne nous battions pas contre Trump parce qu'il est Trump, nous nous battions contre les politiques de Trump."

Nouveau président, mêmes méthodes?

Si les opposants au projet ont, depuis, fait une croix sur leurs espoirs de voir les barrières de Trumps retirées, ils espèrent tout de même que l’administration Biden ne reproduira pas les mêmes méthodes que son prédécesseur.

"À la frontière, le droit fédéral ne s’applique pas", explique Russ McSpadden. "Pour construire le mur, il n’y pas à respecter les règles environnementales, celles sur les espèces menacées, sur l’eau ou sur les droits des populations autochtones, mais on espère qu’au moins, Joe Biden les fera appliquer."

Un optimiste bien vite envolé. Avec tout le matériel laissé par l’administration Trump, les autorités en place vont construire de la même manière.

"Les mêmes grands poteaux sont utilisés, sauf que ces derniers posent problème aux yeux des environnementalistes car ils empêchent tout passage d’animaux sauvages, contrairement aux vieilles barrières", explique Cléa Fortuné. Les trous laissés par le départ précipité de Donald Trump, arguent-ils, permettaient au moins de garantir une certaine diversité biologique.

Le mur texan de Greg Abbott

Greg Abbott a achevé de doucher les espoirs des activistes. Le gouverneur républicain du Texas, à qui l’on prête des ambitions présidentielles, a inauguré en grande pompe son "propre" mur frontalier, en décembre dernier, avec les mêmes matériaux et les mêmes procédés que Donald Trump. Son objectif: finir le travail commencé.

"Des propriétaires terriens nous ont donné l’autorisation de construire sur leurs terres parce qu'ils sont fatigués de voir ce qui se passe", a clamé Greg Abbott, qui a même reçu la visite de Donald Trump en juin dernier.

Plutôt que de compter sur le mur fédéral, celui qui entend "sécuriser et sauvegarder la souveraineté des États-Unis" bâtit le sien sur des terres privées, en passant des accords avec les propriétaires à l’aide de campagnes de récolte de fonds, mais également en mobilisant de l’argent public.

Difficile d’imaginer néanmoins comment il pourrait construire un véritable mur avec de telles méthodes. "Il ne va sûrement pas construire beaucoup de kilomètres de mur, mais c’est symbolique et très politique", explique Cléa Fortuné.
Donald Trump et le gouverneur du Texas Greg Abbott, lors d'une visite sur le chantier du mur entre les États-Unis et le Mexique, le 30 juin 2021.
Donald Trump et le gouverneur du Texas Greg Abbott, lors d'une visite sur le chantier du mur entre les États-Unis et le Mexique, le 30 juin 2021. © Sergio FLORES / AFP

"Une mise en spectacle"

Après des mois d’inactivité, la reprise des constructions montre la difficulté d’arrêter un projet d’une telle envergure. D'autant qu'avec la polarisation entre Joe Biden et Donald Trump, le mur s’est vêtu d’une véritable symbolique. "Pour toutes les personnalités politiques, cette barrière est une mise en spectacle", analyse Cléa Fortuné.

"Sur ce sujet, Biden marche sur des œufs", poursuit-elle. Difficile de revenir sur sa promesse, "car ça serait un tollé envers ses électeurs et d’autres démocrates". "Pourtant, il n’est pas impossible qu’il y soit confronté, dans un souci de compromis avec les élus conservateurs."

Pour cette spécialiste de civilisation américaine, comme pour toutes les personnes concernées de près ou de loin par le mur frontalier, cette question reste toujours en suspens et n’est jamais vraiment entérinée. Que ce soit sous l'administration Biden ou sous une autre.

Salomé Roblès