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Lynchages à Madagascar: entre violences et fantasme collectif

Des images du brasier d'une des victimes du lynchage, jeudi soir, à Nosy Be.

Des images du brasier d'une des victimes du lynchage, jeudi soir, à Nosy Be. - -

Le lynchage de trois hommes, dont un Français, jeudi, sur une petite île au large de Madagascar, a marqué les esprits. Décryptage d'une situation sociale et politique gangrénée par la pauvreté et la violence.

Jeudi à l'aube, sur l'une des plus belles plages de Nosy Be, au large de Madagascar, une foule en colère encercle deux hommes, un Français et un Franco-italien. Les coups pleuvent. Les gens hurlent. Les hommes sont battus à mort, puis traînés dans un grand brasier. Le soir même, une scène quasi-identique se reproduit. La victime est cette fois-ci malgache.

Les trois hommes sont accusés par la foule de l'assassinat d'un enfant de 8 ans, disparu vendredi dernier, et dont le corps vient d'être découvert. Au-delà du meurtre, d'autres rumeurs se propagent sur leur compte, celles de trafic d'organes. Entre véritable violence et idées reçues, BFMTV.com démêle le vrai du faux avec un chercheur français en anthropologie spécialiste de ce pays, mais qui a préféré garder l'anonymat.

> Le lynchage collectif: une coutume populaire?

Les lynchages collectifs, dont il n'existe aucun recensement statistique, sont apparus il y a une quinzaine d'années, en lien avec une montée de l'insécurité et du banditisme, et suivis par la crise politique et économique qui secoue le pays. La police et la justice, elles, manquent cruellement de moyens. Alors "quand quelqu'un est interpellé pour des faits qui heurtent la morale populaire, il arrive que des gens attaquent le commissariat pour lyncher le présumé délinquant. De même quand des cambrioleurs sont surpris par la population", raconte le chercheur, qui parle d'une "forme de justice volontaire".

"Les gens se font justice eux-mêmes, et sont légitimés par la population", explique-t-il. En revanche, la présence d'enfants jeudi lors des deux lynchages, rapportée par des médias, lui paraît extrêmement surprenante. "Les enfants n'ont pas le droit d'assister à des funérailles avant l'âge de 10 ans, alors difficile d'imaginer qu'on les ait laissé volontairement assister à cela. Ce ne sont pas les jeux du cirque. D'ailleurs, le brasier est quelque chose de nouveau. Ce sont presque à chaque fois des tabassages à la machette".

L'an dernier, une opération punitive menée par des villageois excédés avait entraîné le massacre d'une centaine de voleurs de zébus, au moyen de pierres et de fusils. Plus récemment, l'assassinat en mars dernier d'une religieuse française de 82 ans, qui aidait les plus démunis, a suscité une onde de choc. Lorsque les suspects ont été interpellés, une foule en colère a encerclé le commissariat.

> Une île touchée par le tourisme sexuel

Nosy Be est une des plus belles îles de Madagascar, avec des plages de sable fin à l'ouest, et des villages et des mangroves à l'est. Mais derrière ces paysages de carte postale se cache une autre réalité. L'usine de canne à sucre, qui fournissait beaucoup d'emplois, a fermé il y a une dizaine d'années. Les infrastructures locales sont dans un état déplorable. "Dans les collèges et lycées de la région, il n'y a pratiquement aucun manuel scolaire. Les routes sont en mauvais état. Les structures de soin ne fonctionnent pas correctement…", énumère le chercheur.

Plus grave encore, un tourisme sexuel et parfois pédophile s'est développé sur l'île. "Des Occidentaux, généralement âgés de plus de 45 ans, viennent passer des vacances ou s'installer sur Nosy Be, pour profiter sexuellement de jeunes Malgaches. Il y a une certaine liberté sexuelle, les ados ont leur première relation vers 12-13 ans. Du coup, ces "touristes" en profitent", explique le chercheur.

Mais il ne s'agit pas d'un système classique de prostitution. "On sort dans un bar, sur la plage, on rencontre une jeune fille qui discute avec vous toute la soirée, on la revoit le lendemain, on finit par nouer une relation et coucher avec elle, comme si elle était une "vraie" petite amie. Elle demande des cadeaux, un billet par-ci par-là pour la dépanner, mais on ne la paye pas spécifiquement pour l'acte sexuel", résume le chercheur. "Forcément, cette forme de tourisme séduit de nombreux hommes, qui préfèrent ça aux réseaux de prostitution. Sauf que certaines sont mineures. Il y a une lutte officielle des autorités locales, mais qui n'est absolument pas efficace. On ferme un peu les yeux. En revanche, le meurtre d'un enfant touche quelque chose de très sacré, insupportable pour la population."

> D'où vient la rumeur du trafic d'organes?

Le Français et le Franco-italien victimes de la vindicte de la foule auraient avoué, sous la torture des émeutiers, être des "trafiquants d'organes", selon la gendarmerie locale. Difficile de voir le lien avec les présumées mutilations qu'auraient subi l'enfant, sur la langue et le sexe. En revanche, les Occidentaux font l'objet de rumeurs de trafic d'organes depuis plus d'une centaine d'années dans la région, confirme le chercheur.

"Il est compliqué de comprendre l'origine de ces rumeurs. On accuse les "Blancs", dans l'idée populaire, d'être des voleurs de cœurs. C'est lié au fait que les Occidentaux venaient, dès le 19e siècle, "prélever" des forces de travail indues qui auraient dû rester sur place pour faire prospérer la région. On est dans la métaphore, et pas dans le réel trafic. Autre explication à ces rumeurs: les Malgaches n'ont pas toujours compris la raison de l'enrichissement des Occidentaux, qui, comme eux, travaillent dans le tourisme, le commerce, mais ont les moyens d'acheter des 4x4, des maisons climatisées, de voyager fréquemment… Cet enrichissement incompris est souvent attribué, généralement à tort, à des trafics de la sorte."

En revanche, ces crimes, tout comme les mutilations qu'auraient subi l'enfant, ne correspondent absolument pas aux coutumes de sorcellerie locale. "On fabrique des objets pour déclencher des maladies, l'amour ou la fortune, mais il n'y a aucun lien avec un quelconque prélèvement d'organe", affirme le chercheur.

> Expatriés et locaux, une cohabitation parfois difficile

On trouve de nombreux Occidentaux expatriés à Nosy Be, mais qui se mélangent peu aux Malgaches. "Les Européens emploient des locaux, généralement pour des salaires minimum. On peut dire qu'il y a une certaine forme de néocolonialisme", estime le chercheur. "Le marché du travail n'est pas très développé à Madagascar pour les locaux, et les salaires ne permettent pas de vivre décemment. Ils sont donc obligés de tirer leurs revenus de différentes sources", poursuit-il.

Ces deux dernières années, trois Français ont été tués à Madagascar: une religieuse française de 82 ans (lire ci-dessus), retrouvée étranglée sur un marché à zébus en mars dernier, et un couple d'expatriés restaurateurs, assassinés en avril 2012 sur une plage réputée dangereuse et peu fréquentée.

Vendredi, le quai d'Orsay a renouvelé ses consignes de prudence aux Français se trouvant à Nosy Be. Actuellement, près de 700 Français y résident, tandis qu'une centaine de touristes y séjournent.

Alexandra Gonzalez