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Tintin au Congo ressort dans une version inédite et commentée

Détail de la couverture des Tribulations de Tintin au Congo

Détail de la couverture des Tribulations de Tintin au Congo - © HERGÉ-MOULINSART 2018

Le spécialiste de Tintin Philippe Godin a exhumé une version de Tintin au Congo, l’album le plus vendu des aventures du célèbre reporter, mais aussi son plus controversé. Il en raconte l’histoire et le regard de Hergé sur cette histoire.

Conçu en 1930, Tintin au Congo est l’album le plus vendu au monde des aventures du reporter du Petit Vingtième. Il est aussi l’album de Hergé le plus controversé, notamment pour sa représentation des Congolais et les mauvais traitements envers les animaux.

Auteur d’une vingtaine de livres sur Tintin, Philippe Godin publie chez Casterman / Moulinsart Les tribulations de Tintin au Congo. Il y dévoile une version méconnue de Tintin au Congo, publiée en 1940 dans un journal néerlandais, et analyse en détail le contexte dans lequel Hergé a dessiné son œuvre tout en explorant les inspirations de chaque planche.

Stéréotypes de son époque

Le Lotus bleu est souvent considéré comme l’album de la prise de conscience de Hergé, celui où il s’inspire d’une documentation très précise après plusieurs BD reposant sur des sources partielles et beaucoup de préjugés. C’est le cas, mais pas uniquement.

Philippe Godin montre à quel point Hergé, dès Tintin au Congo, est certes influencé par les stéréotypes de son époque, mais se révèle aussi très précis dans la représentation des moyens de transport reliant la Belgique au Congo, la faune, les missionnaires présents sur place.

Couverture des Tribulations de Tintin au Congo
Couverture des Tribulations de Tintin au Congo © © HERGÉ-MOULINSART 2018

Comment est né ce livre?

Ce que je voulais faire au départ, c’était profiter d’une version de Tintin au Congo qui était très peu connue, parce que publiée uniquement pendant la guerre dans un quotidien en néerlandais. Je l’avais remarquée depuis un certain temps comme une espèce de chaînon manquant entre la version d’origine, en noir et blanc, en 110 pages, et la version classique que l’on connaît, en couleur, en 62 pages. Cette version de 1940 était destinée à être identique à celle d’origine sauf que dix ans s’étaient écoulés entre la création de cet épisode et la publication en temps de guerre. Hergé a jugé bon de-ci de-là de retoucher quelques éléments, d’ajouter des doigts là où il y avait une forme de moufle, de modifier un tout petit peu le profil de Tintin, etc. En 1940, la silhouette de Tintin n’était plus vraiment la même qu’en 1930. Hergé ne s’est pas contenté de faire quelques modifications. Il a cherché une nouvelle manière de procéder. Il a posé des calques sur l’album ancienne manière et fait de nouveaux dessins. Il a fait des retouches sur un tiers de l’album et a corrigé le reste avec un nouveau dessin plus souple et cette technique de calque. C’est une histoire que je raconte étape par étape dans le livre. Je me suis aussi aperçu que je devais parler de la création de Tintin au Congo dans les années 1930 et des rapports de Hergé avec l’Afrique et les Africains.

C’est un aspect important du livre, car l’album suscite souvent des polémiques…

J’aborde évidemment ces problèmes. J’aborde de front ces préjugés de l’époque, qui sont le reflet de l’époque coloniale. Je restitue les choses dans leur époque. S’il y a lieu d’être mécontent aujourd’hui, il faut être mécontent de ce que nos parents, nos grands-parents ont été, de cette mentalité qui a prévalu longtemps. Ce n’est pas forcément Hergé qui est responsable de quoi que ce soit. D’ailleurs, son humour est souvent bon enfant. Bien sûr, il y a ce parlé des Noirs, ce sont des choses que l’on peut reprocher, mais pas uniquement à Hergé. C’est l’époque qui était comme ça. J’ajoute dans mes commentaires des éléments qui permettent de prendre du recul et de s’apercevoir que cette époque était vraiment un peu particulière.
Couvertures de Tintin au Congo
Couvertures de Tintin au Congo © © HERGÉ-MOULINSART 2018

Avant d’envoyer Tintin au Congo, Hergé avait déjà signé dans la presse belge des illustrations sur l’Afrique et les missionnaires...

Effectivement. Hergé a commencé dans la presse scout. Il était adolescent lorsque ses premiers dessins ont été publiés. Il est entré dans le monde du travail vers 20 ans. Il a été engagé au journal Le Vingtième Siècle d’abord comme employé. Ensuite, il a fait son service militaire, puis il est revenu au Vingtième Siècle comme illustrateur cette fois. Dans toute cette période qui précède la création du Petit vingtième et celle de Tintin, il a fait une série d’illustrations d’articles dans un style réaliste.

A l’origine, Hergé ne voulait pas envoyer Tintin au Congo, mais aux Etats-Unis. Pourquoi?

Tintin rentrait du pays des Soviets. Il était très différent du Tintin que l’on connaît aujourd’hui, un modèle de tolérance et d’ouverture. Le Tintin du début est étroit, plein de préjugés. Il ne parle pas aux autres, il vient pour les juger, pour redresser les torts. Tintin se rend au Congo, car le directeur de Hergé souhaitait qu’il y aille pour faire un constat de l’œuvre civilisatrice des Belges. Hergé voulait l’envoyer après la Russie directement en Amérique pour donner un effet miroir et sans doute pour critiquer d’une manière aussi simpliste l’Amérique telle qu’elle était décrite dans son journal: c’est-à-dire une Amérique de gangsters, de financiers, de corruption. Son directeur l’a persuadé de faire Tintin au Congo, mais il faudra attendre beaucoup de pages avant qu’on le voie rencontrer un missionnaire. Il a inventé des péripéties à la petite semaine. On ne peut pas dire qu’il remplit un contrat.

Quel regard portait-il sur Tintin au Congo?

Il voyait ses premiers albums comme des archives, des reflets d’une époque. La meilleure preuve, c’est que dans les années 1970, à la période où Casterman ne voulait pas entendre parler de rééditer les premières versions, Hergé y tenait. Il a finalement obtenu gain de cause et a publié ces versions en noir et blanc avec une préface. Hergé tenait beaucoup à recontextualiser ces récits. Aujourd'hui, dans certains pays, l’album Tintin au Congo est assorti d’un avertissement d’une dizaine, d’une vingtaine de lignes. Je comprends. L’époque a beaucoup changé. Les massacres contre les animaux, cette désinvolture vis-à-vis de la nature tout comme - et c’est plus grave - l’attitude des Blancs vis-à-vis des Africains est à fustiger, mais il n’y a pas de raison de changer ce qui est un reflet d’une époque, une espèce de constat.

Les tribulations de Tintin au Congo, Hergé (dessin) et Philippe Godin (textes), Casterman / éditions Moulinsart, 220 pages, 31,50 euros.

Jérôme Lachasse