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Comment Hergé dessinait-il Tintin?

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- - Affiche Rmn-Grand Palais / Photo Paul Nemerlin, Hergé © Adagp, Paris, 2016 © Hergé-Moulinsart

Hergé s’expose au Grand Palais à Paris jusqu’au 15 janvier. L’occasion idéale de revenir sur l’évolution graphique du dessinateur ainsi que sa méthode de travail.

Les débuts en noir et blanc

Hergé était influencé par les illustrateurs du XIXème siècle. Parmi ces grands maîtres du noir et blanc figurait Gustave Doré. Le cinéma, notamment muet, a aussi beaucoup compté dans les premiers travaux du jeune dessinateur. Comme le signale Pierre Sterckx dans L’Art d’Hergé (Gallimard): “Il est évident que les westerns archaïques et les Chaplin, Keaton et autres Harry Lloyd ont imprégné la rétine du jeune Georges Rémi”. Selon le tintinologue, le noir et blanc avait une fonction très particulière dans l’oeuvre de Hergé: "Le noir est tellement puissant chez Hergé qu’il en a créé parfois des théâtres d’ombres [...] L’encre de Chine fut pour lui une façon de donner corps aux ombres, de leur offrir par le dessin une vie crédible et une puissance d’imagination".

La "ligne claire”

C’est au dessinateur hollandais Joost Swarte que l’on doit cette expression, théorisée lors d’une exposition Tintin présentée à Rotterdam en 1977. Comme le remarque Pierre Sterckx dans L’Art d’Hergé, "ligne claire" se dit en hollandais "klare lijn", ce qui signifie "ligne tirée au cordeau". Cette expression désigne, selon le site neuvièmeart 2.0, "une mouvance aux contours assez flous regroupant de nombreux artistes de bande dessinée et illustrateurs animés par un même souci d’épure, de lisibilité, une même confiance dans le cerne, le trait net et la couleur en aplat".

Pierre Sterckx note de son côté que ce style graphique a des précurseurs et Hergé des “maîtres initiateurs”. Ceux-ci sont: l’illustrateur suisse Töpffer, les Américains Windsor McCay (Little Nemo), George McManus et le Français Alain Saint-Ogan (Zig et Puce). Selon le chercheur, "l’idéal d’une ligne claire épurée" est atteint par Hergé dans les années 1930. La rencontre décisive avec Tchang Tchong-jen, en 1934, n’y est pas pour rien. C’est ce dernier qui initie le dessinateur à la peinture chinoise et ouvre "l’art d’Hergé aux flux du pinceau chinois".

La documentation

Au début de sa carrière, Hergé travaille à Bruxelles. Pour Tintin au pays des Soviets (1929-1930), Hergé s’inspire d’un livre écrit par un ex-consul Belge: Moscou sans voiles (1928). Certaines phrases y sont reproduites mot pour mot. Après l’URSS, direction le Congo, sur les ordres de l’abbé Wallez, directeur du journal Vingtième siècle. Avec un objectif: dresser l’apologie du Congo Belge. Ne pouvant se rendre sur place, le dessinateur trouve l’inspiration au Musée royal de l'Afrique centrale, situé en banlieue de Bruxelles. Il s’en mordra les doigts des années plus tard: "J’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais", confie-t-il à Numa Sadoul dans les années 1970. "Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque". Ce qui ne l’empêche de récidiver dans Tintin en Amérique (1932) et d’y reproduire certains passages du livre de Georges Duhamel, Scènes de la vie future.

Le spécialiste de Tintin, Benoît Peeters, juge sévèrement cette première période dans son livre Le Monde d’Hergé (Casterman): "Il faut bien avouer que les quatre premières aventures de Tintin n’étaient pas vraiment satisfaisantes. Le récit était indigeste, le dessin restait maladroit et souvent un peu bâclé, la description des pays traversés se confondait avec une pure et simple accumulation de clichés".

Tout change avec Le Lotus Bleu (1936). Hergé vient de rencontrer un étudiant chinois à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, Tchang Tchong-Jen. Il découvre à ses côtés l’histoire, la géographie et l’art chinois. "C’est à partir de ce moment-là que je me suis mis à rechercher de la documentation, à m’intéresser vraiment aux gens vers lesquels j'envoyais Tintin, par souci d’honnêteté vis-à-vis de ceux qui me lisaient", a concédé Hergé à Numa Sadoul.

Ses élèves ont redessiné ses vieux albums

Jacques Martin, l’auteur d’Alix, s’en est expliqué dans un livre d’entretiens avec Thierry Groensteen: "Je soumettais [...] chaque projet de dessin à Hergé, qui le corrigeait et qui dessinait lui-même [...] le visage et les mains de Tintin. Il m’incombait d’habiller le personnage et de compléter l’illustration, avec l’aide de Leloup et Demarets [ses assistants]".

Le dessinateur poursuit : "L’Affaire Tournesol [est la] première aventure de Tintin à laquelle j’ai collaboré. Au cours des années suivantes, j’ai également travaillé sur Coke en Stock, puis sur les nouvelles versions des Cigares du pharaon et de L’Île noire, et enfin sur Tintin au Tibet." C’est à L’Affaire Tournesol que Jacques Martin a le plus contribué, participant au scénario comme au dessin, ajoutant quelques gags. "Il est évidemment impossible de faire aujourd’hui la part exacte de ce qui me revient dans cet album", a cependant indiqué le dessinateur. "Chaque idée était soumise au crible d’une discussion serrée entre Hergé et moi, chacun essayant de l’enrichir et de la développer de la façon la plus efficace et la plus drôle."

Paradoxalement, Hergé n’est jamais parvenu à travailler à partir d’un scénario qu’on lui avait proposé. Il a ainsi déclaré à Benoit Peeters dans Le Monde d’Hergé, à propos d’un scénario soumis par Greg, l’auteur d’Achille Talon: "Je me sentais prisonnier d’un carcan dont je ne pouvais plus m’échapper. Or, personnellement, j’ai besoin d’être constamment surpris par mes propres inventions".

L’influence de l’art contemporain sur Hergé

Grand amateur d’art, Hergé a aussi peint. Il avait une prédilection pour Roy Lichtenstein et admirait tout particulièrement Ingres et Miro. Chez lui trônait une toile monochrome fendue au rasoir de Lucio Fontana. Des références à l’histoire de l'Art se sont glissées dans ses albums. Quelques clins d’oeil à Miro, bien sûr, mais aussi à Picasso, à Dali et surtout à Giorgio De Chirico, pour un fameux rêve de Haddock dans Tintin au Tibet. A noter, enfin, que Tintin et l'Alph-Art, la 24ème aventure de Tintin restée inachevée, évoque le milieu de l’art contemporain. Le reporter y enquête sur un trafic de faux tableaux.

Jérôme Lachasse