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Pierre Christin, co-créateur de Valérian et Laureline et pionnier de la BD, s'expose à Angoulême

Scénariste de Valérian et Laureline et de Partie de chasse, la BD de Bilal qui a anticipé la chute du bloc soviétique, Pierre Christin est exposé au festival d’Angoulême. Rencontre avec l’homme qui a changé à jamais les codes du 9e Art.

Pierre Christin est avec René Goscinny un des scénaristes les plus importants de l’histoire de la BD. Co-Créateur de Valérian et Laureline, cet homme timide a imaginé plusieurs histoires avec Enki Bilal qui ont révolutionné la manière d’aborder ce médium que l’on croyait destiné aux enfants. Avec Les Phalanges de l’ordre noir (1979), il dénonce avec virulence les groupuscules terroristes d’extrême gauche de l’époque. Avec Partie de chasse (1983), il frappe encore plus fort et anticipe la dégénérescence du bloc soviétique. En l’espace de deux albums, il fait sauter deux tabous de la BD franco-belge en parlant explicitement de politique et en mettant en scène des personnages âgés.

Récompensé l’année dernière au Festival de la BD d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre (qui compte cent albums!), le scénariste se voit honorer cette année dans une grande exposition. Intitulée Dans la tête de Pierre Christin, elle réunit les planches de la vingtaine de dessinateurs avec qui il a travaillé au cours de sa vie. Une belle consécration pour celui qui ne rêvait pas spécialement de faire de la BD: "Je ne fais pas partie de ces nombreux acteurs de la BD qui sont tombés dedans quand ils étaient petits. J’avais en revanche le désir d’écrire, de raconter des histoires", raconte-t-il à BFMTV. 

Pionnier du journalisme en France, il a participé à la création de l’école de journalisme de Bordeaux. Au cours de ses nombreux voyages, guidés pas sa curiosité et son intérêt pour les conflits géopolitiques, il a multiplié les rencontres qui lui ont inspiré des albums toujours au diapason des grands événements du monde. Alors qu’un troisième tome de Léna, sa série géopolitique avec André Juillard, vient de sortir, Pierre Christin surveille l’élaboration de son ultime album, un polar situé dans le Pigalle des années 1950. Son dernier scénario, une biographie d’Orwell, est déjà paru l’année dernière. Un twist qui ne déplaît pas au co-créateur des agents spatio-temporels Valérian et Laureline. 

À l’occasion du festival d’Angoulême, retour sur la carrière de Pierre Christin. Une carrière mise au service d’un médium devenu en partie grâce à lui un Art.

La découverte de la BD

"J’ai découvert la BD quand j’étais gamin avec Edgar P. Jacobs [le créateur de Blake et Mortimer, NDLR]. C’est la seule BD qui m’ait fascinée. Je faisais le signe de la marque jaune tous les matins en allant à l’école. On a attendu très longtemps [avant de connaître la fin de l’histoire]. C’était publié chaque semaine, avec des interruptions. Ça me tracassait. 
Puis il y a eu une rencontre avec deux jeunes gars: un vieux copain de jeunesse que j’avais un peu perdu de vue, Jean-Claude Mézières, et un autre que je ne connaissais pas, Jean Giraud. On se retrouvait le matin sur le quai du métro pour aller à nos écoles respectives, moi au lycée Turgot et eux aux Arts Appliqués. [Jean Giraud] a ouvert son carton à dessin. Ce fut vraiment un choc de voir qu’à 15, 16 ans on pouvait dessiner comme cela.  Plus tard, ils m’ont demandé de les aider à bricoler des histoires. Ils étaient très forts en dessin, mais pas forcément en narration. C’est comme cela que je suis entré par effraction, sans m’en apercevoir, dans le monde de la BD."

Valérian et Laureline, une série visionnaire

"Avec Valérian et Laureline, je commence à faire mes imbécilités - j’en ai refait d’autres après avec Bilal. C’était lié au fait d’écrire de la SF et d’aimer faire des prédictions. Évidemment, on ne pense pas un moment que ça passera vraiment. On a écrit qu’il y aurait un cataclysme en 1986. J’en avais besoin pour raconter mon histoire. On a continué la série sans s’en soucier et plus on avançait, plus je me disais que c’était ennuyeux: je ne pensais pas que notre BD existerait encore en 86! 
En 1977, il nous est arrivé un problème à Mézières et à moi qui a chamboulé la série: Star Wars [qui s’est d’ailleurs beaucoup "inspiré" de Valérian et Laureline, NDLR]. On n’était plus les seuls à faire du space opera de qualité alors on a dû faire un pas de côté pour ne pas entrer en compétition avec Star Wars. On a décidé donc d’occuper un autre créneau de la SF: la critique de la vie quotidienne, avec le diptyque Métro Châtelet direction Cassiopée - Brooklyn station terminus cosmos (1980-1981).  Puis un nouveau cycle a commencé [avec les albums Les Spectres d’Inverloch et Les Foudres d’Hypsis, NDLR]. Valérian et Laureline, sur ordre, empêchent le cataclysme de 1986 d’avoir cours. À partir de là, il leur arrive un premier problème: la Terre disparaît et ils sont au chômage, à la recherche de leur planète! Si on devait refaire ces albums, on les referait exactement pareils. Il y a beaucoup de trouvailles graphiques, pas mal d’humour." 

Avec Les Phalanges de l’ordre noir, la révolution politique de la BD

"La vieille BD avait une aversion pour la politique. C’était sans doute lié à la loi sur les publications destinées à la jeunesse. Il y avait des sujets tabous. Influencé par mes intérêts, mes études et l’air du temps, je me suis dit que nous devions aller plus loin et proposer des sujets politiques. C’est ainsi qu’est né Les Phalanges de l’ordre noir [dessiné par Enki Bilal, sorti en 1979, NDLR]. Autre tabou brisé avec cet album: les héros sont des gens âgés, ce qui à l’époque ne se faisait pas! 
J’ai écrit Les Phalanges après la mort de Franco, en 1974-1975. J’ai découvert après coup que j’avais écrit au moment où Action directe [groupe terroriste issu de la lutte anti-franquiste, NDLR] se créait! J’étais révulsé par le terrorisme de l’époque qui prétendait être de gauche. Il y a des scènes très violentes dans Les Phalanges et des discussions politiques très virulentes entre les membres du même groupe. C’était une époque où les jeunes parlaient beaucoup de politique entre eux. Le public était prêt pour accepter la BD politique."

Partie de chasse, l’album qui a anticipé la fin du communisme

"Avec Bilal, j’ai aussi raconté la fin du communisme dans Partie de chasse (1983). Ça s’est passé dix ans après [la sortie de l’album]. Quand j’ai prédit des choses positives, elles ne se sont jamais tout à fait réalisées! L’album est né comme souvent de mes rencontres, de l’air du temps et des intérêts d’Enki. 
L’album a été difficile à écrire. Il fallait être pédagogique sans être trop lourdingue. En plus, c’était une histoire très statique, ce qui n’était pas le cas de la BD française où il y a toujours des combats, etc. Il fallait rajouter des images mentales. Je crois que j’ai été un des premiers à en proposer: on rentre dans la tête des personnages. Ça permettait à Bilal de mettre dans une discussion politique des trucs anormaux.  Quand Partie de chasse est sorti, Dargaud m’a dit que 100.000 exemplaires avaient été édités d’emblée. J’étais persuadé que ce serait un échec, car tout le monde détestait les pays de l’Est. Et bien pas du tout: ça a très, très bien marché. Ça a été avec Les Phalanges l’une des premières BD à entrer dans le monde cultivé. On a été invité dans Apostrophes de Pivot, la Mecque du succès littéraire à l’époque, pour en parler."

Donner la parole aux femmes

"Il y a quelque chose qui me gênait dans la BD, c’était qu’il n’y avait pas de femme. C’était des histoires de petit garçon avec des pilotes, des bidasses, des scouts… Les femmes, c’était sans exception des bécassines. Et le métier était totalement masculin. J’ai eu la chance de tomber sur la première dessinatrice réaliste: Annie Goetzinger. Il y avait aussi Bretécher, mais dans un tout autre registre.  J’ai proposé à Annie de faire des portraits de femmes. En BD, c’était à l’époque du jamais vu. Ça nous permettait d’aborder des sujets qui n’étaient pas traités, comme la famille, la mode… Avec André Juillard, j’ai fait aussi Léna, une série géopolitique avec une héroïne pas conformiste, secrète. On ignore ce qu’elle pense. Elle agit par vengeance, après la mort de son fils et de son mari.  Après notre série de portraits, on a fait avec Annie Goetzinger un polar qui inversait également les stéréotypes: Agence Hardy, où la femme est la patronne et l’homme le grouillot. C’était un moment important dans ma vie. Je suis fier de ce qu’on a fait. À l’époque, les femmes lisaient peu ou pas de BD. Ça a permis d’apporter un nouveau public à la BD."
Jérôme Lachasse