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Enki Bilal: "C’est le destin des hommes de ne pas savoir changer"

Enki BIlal

Enki BIlal - Patrick Kovarik - AFP

Le célèbre auteur de BD et réalisateur sort le deuxième tome de Bug, sa série à succès où il imagine un monde sans Internet. Une manière pour le dessinateur de livrer un portrait cinglant de notre époque.

Après le succès du premier tome de Bug, Enki Bilal sort la suite le 17 avril. Dans cette nouvelle série, dont il prépare l’adaptation télévisuelle avec l’écrivain Dan Franck, l’artiste décrit un monde où Internet et le numérique auraient disparu du jour au lendemain. "Le bug vient d’on ne sait où, ce n’est pas humain", résume celui qui, de l’effondrement du communisme à l’obscurantisme religieux en passant par le dérèglement climatique, a toujours anticipé les grands maux de notre époque:

"La société est amputée de quelque chose d’essentiel, du nouveau moteur de la société mondiale, le numérique. Il disparaît par l’action de quelque chose qui dépasse l’humain."

L’histoire suit Kameron Obb, devenu détenteur du savoir universel après avoir été frappé par le bug lors d’une mission spatiale. Dans ce monde au bord du chaos, où mafieux, djihadistes et néo-marxistes sont à ses trousses, il devient l’homme le plus recherché au monde, mais aussi le plus puissant. Capable d’activer le moindre appareil numérique et de communiquer à distance, il est en quelque sorte le premier super-héros imaginé par Enki Bilal. "Je ne le vois pas encore comme ça", répond cependant le dessinateur.

"Pour l’instant, il n’est pas encore en action réellement", ajoute-t-il. "C’est dans le tome trois que les hostilités vont se déclarer. Les deux premiers volets sont une mise en bouche, une manière de faire infuser le sujet. L’exposition est terminée, les personnages sont installés. Il faut maintenant qu’Obb prenne en main le destin de l’humanité, qu’il réalise ses réels pouvoirs et les mette en pratique. Rien ne dit qu’Obb ne deviendra pas un sale con qui utilisera ses pouvoirs à des fins [néfastes]. Je me garde cette possibilité pour qu’il ne soit pas un super-héros."
Bug d'Enki Bilal
Bug d'Enki Bilal © Casterman 2019

"Une machinerie inventée par les hommes qui emprisonne les données"

Pour mieux décrire la folie d’une humanité privée de numérique, Enki Bilal privilégie l’humour à la violence: "Si j’avais dû traiter de manière réaliste Bug, on serait dans The Walking Dead", dit le dessinateur qui s’est amusé à opposer Obb à une mafia "un peu ringarde" composé notamment d’un chauffeur de 97 ans incontinent, sourd et aveugle: "C’est quasiment du Laurel et Hardy", s’amuse Enki Bilal. "Après, ce sera pire. Obb va tomber sur de vrais professionnels”, prévient Bilal, qui s’est efforcé “de ne pas traiter de manière attendue la réalité de cette histoire."

S’il s’amuse avec les péripéties et transpose son intrigue au début des années 2040, Bilal livre aussi une critique acérée de notre société. Ce monde perdu sans le numérique où les individus oublient comment écrire et lire est bien le nôtre:

"Dans Bug, la société de 2040 ressemble furieusement à celle d’aujourd’hui", acquiesce le dessinateur. "C’est pour ça que le sujet m’est apparu comme une évidence. Il englobe absolument tout. Tout est inclus dans le bug et impacté par lui. Dernière, il y a la perte de mémoire, qui n’est pas simplement une amnésie. C’est une machinerie inventée par les hommes qui emprisonne les données et les rend inaccessibles aux humains. Les humains lui ont confié leur mémoire et elle la garde."
Bug d'Enki Bilal
Bug d'Enki Bilal © Casterman 2019

Et plus rien ne fonctionne: Enki Bilal s’amuse ainsi à imaginer de fausses unes de journaux ornées des pires fautes. Il invente aussi de nouveaux mots et joue avec de vieux concepts politiques et le préfixe "néo": "C’est pour dire que ça change sans changer. Ce n’est pas de la nostalgie. Il y a la volonté que ça change, mais ça ne changera pas. C’est le destin des hommes de ne pas savoir changer." Le bug, pourtant, offre à l’humanité la possibilité de la table-rase: il sépare autant qu’il rassemble alliés et ennemis. Sunnites, Coranistes et Chiites parviennent à se réunir après des années d’opposition. Bilal imagine aussi le retour des Marxistes, un nouveau groupe à la sensibilité écologique et dirigée par des femmes:

"C’est très important. On pourrait inventer quelque chose de nouveau, mais apparemment, non, il n’y a pas cette capacité-là. Elles ajoutent donc une dimension écologique, la seule nouvelle dans la pensée politique. Elles se disent que c’est le moment de faire du neuf avec du vieux, que Marx n’a pas été bien utilisé, qu’elles peuvent faire mieux, elles estiment qu’elles ne reproduiront pas les erreurs faites par les hommes."

"Nos systèmes politiques sont moribonds"

Dans Bug, les leaders ont tous été remplacés, de la France à la Russie, par des femmes. En rencontrant la cheffe des Néo-Marxistes, Obb ne peut s’empêcher de penser: "Il faut bien laisser une chance à ceux qui veulent changer le monde." Pour leur symbole, les Néo-Marxistes ont choisi de conserver la faucille mais de remplacer le marteau par une flèche: "C’est une dynamique, un symbole à l’ancienne revu et corrigé qui prouve que ce n’est pas tout à fait nouveau, mais qu’il y a une volonté de changement."

Enki BIlal
Enki BIlal © Patrick Kovarik - AFP

Ce nouvel emblème marxiste témoigne pour Enki Bilal de l’incapacité de l’humanité à créer du neuf en politique. Un signe de notre époque, estime-t-il:

"Beaucoup de choses qui ont été tentées ont disparu très vite. Il y a eu le fouriérisme (doctrine imaginée par Charles Fourier au XIXe siècle, et qui prône l'absence de contraintes, ndlr), les phalanstères (organismes communautaires imaginés par Fourier, ndlr). L’homme a énormément cherché. il y a eu des fausses pistes. Le seul élément nouveau, c’est la prise en compte de la fragilité de la planète, parce que la planète elle-même nous lance des signaux alarmants. Ça oblige à reconsidérer les choses, mais on voit aujourd’hui que c’est très mal fait: les réunions médiatiques mondiales, les COP ne servent pas à grand chose. Ça reste dans le verbiage, dans les vœux pieux. Les Européennes vont nous montrer à quel point on est loin de tout ça."

Enki Bilal dénonce le manque de clairvoyance des commentateurs contemporains, qui ne cessent depuis quelques années de comparer la crise actuelle à celle des années 1930. Il s’en moque dans une note, qui précise qu’une autre crise, plus grave, à eu lieu en 2030:

"C’est une grosse erreur, d’ailleurs, [de tout comparer aux années 1930]", précise l’auteur. "Ceux qui disent ça se sont arrêtés aux idéologies du XXe siècle et n’arrivent pas à comprendre que le monde a changé. C’est inquiétant. C’est d’ailleurs pour cela que nos systèmes politiques sont moribonds: ils ont vieilli en s’appuyant sur de vieilles certitudes et sur de vieilles références, sans les faire bouger. Beaucoup de gens, beaucoup d’idées s’arrêtent et ça devient pesant, l'humanité devient lourde."

Le tome 3 de Bug, qu’il débutera prochainement, devrait prolonger cette ligne. Et continuer de scruter ce que le futur nous réserve.

Bug, tome 2, Enki Bilal, Casterman, 18 euros. France 5 diffusera le 4 mai à 22h25 un documentaire sur la création de l'album. Il sera rediffusé le dimanche à 9h25.

Jérôme Lachasse