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Enki Bilal expose ses dessins à Paris: "Aujourd’hui, l’art est en danger, en régression"

Enki Bilal

Enki Bilal - Patrick Kovarik / AFP

Le dessinateur expose jusqu'en novembre à la galerie Barbier & Mathon.

Enki Bilal, dont le deuxième tome de sa série Bug est prévu pour le printemps 2019, expose à la galerie Barbier & Mathon, à Paris, 117 "esquisses, crayonnés, croquis, ébauches, gribouillis" issus notamment de la tétralogie du Monstre et de la trilogie du Coup de sang.

Un détail frappe en consultant les dessins du maître, réunis dans un catalogue publié par la galerie: chaque dessin, réalisé au crayon à la mine de plomb, est marqué par des tâches de doigt. "Même quand on feuillette le livre, on a l’impression que l’on va se salir les mains", s’amuse le dessinateur, avant d’indiquer, plus sérieusement: "C’est la première chose qui naît dans mon atelier sous ma main lorsque je prépare un découpage, une planche." Il ajoute:

"Ce sont des ersatz d’un laboratoire, des éléments que je retravaille pour les peindre. C’est la base même de ce qu’est mon métier de narrateur d’images. Pour moi, il est très amusant et très émouvant de voir cette phase d’exposition où les époques et les histoires sont mêlées. Ce qui est marrant, intéressant aussi, c’est qu’on a la finalité sculptée d’un de ces dessins."

"Frustré par mes expériences de sculpture"

La sculpture en question représente un ours en position debout, les pattes debout. Une position de fragilité, d’hésitation, renforcée par le tatouage présent sur le torse de la bête: la faucille et le marteau. "C’est un peu l’état du régime [soviétique] qui a failli", commente-t-il, avant de préciser qu’il a confié la conception de la sculpture à l’artiste Séverine Plat-Monin.

"J’ai toujours été frustré par mes expériences de sculpture", dit encore le dessinateur, qui a ajouté sur le corps de l’ours "des éléments qui racontent le passé de cet animal, qui est le passé de notre XXIe siècle." En regardant cet ours, on pense aussi à Partie de chasse, album culte de 1983 qui raconte d’une manière métaphorique la chute du bloc soviétique.

Les histoires de Bilal sont de plus en plus peuplées par des animaux. "Il y a des habitants de notre planète - je me considère moi-même comme un animal", rectifie le dessinateur, l’auteur de la trilogie du Coup de sang, une fable sur le dérèglement climatique: "C’est ce monde-là qui nous attend. On est embarqué avec le monde animal, dans une histoire dont nous sommes les géniteurs et les responsables. Cette responsabilité, il faut l’assumer."

"L'art n’attire plus les gens"

Si sa précédente exposition de dessins, en 2016, réunissait des dessins violents, dans la lignée de cette thématique, celle de 2018 présente surtout des couples qui s’enlacent.

"Il n’y a pas eu de stratégie. Je sais d’où ça vient, qui sont ces personnages, mais, en fait, c’est la vie du dessin: ce qui nous plaît dans ce type de livre, c’est qu’on est dans les prémisses de l’art, de l’artiste", explique-t-il, avant d’ajouter, plus pessimiste: "Je considère, qu’aujourd’hui, l’art est en danger, en régression. Je trouve que la qualité du dessin s’est perdue. C’est quelque chose qui visiblement n’attire plus les gens, comme si c’était quelque chose qui était devenu un peu honteux, inutile. Il suffit de voir les illustrations dans la presse aujourd’hui."

Selon Enki Bilal, les grands talents du dessin ne s’orientent plus vers la bande dessinée: "Ils vont dans les post-productions de jeux vidéo, de cinéma. Ils travaillent où leur talent est extrêmement bien payé, reconnu, ce qui n’est pas le cas de la bande dessinée. L’illustration, ça ne paye quasiment pas. Ils ne peuvent pas en vivre." S’il en réalise encore quelques-unes, il refuse d’être payé "tellement ce qu’on [lui] propose est dérisoire":

"Je préfère qu’ils le donnent à un jeune qui démarre. Le tarif d’un illustrateur de presse n’a pas changé, il a même régressé. Il a été divisé par deux en quinze, vingt ans. C’est important parce qu’on paye davantage les droits de reproduction d’une photo Getty dont on s’est servi dix fois et qui servira encore dix fois après, qu’un dessin original d’un artiste..."

"La culture en bande dessinée s’arrête à la nostalgie"

La situation économique de la BD a changé, tout comme le lectorat d’ailleurs. Enki Bilal est bien placé pour le savoir, lui qui a sans cesse expérimenté avec ce support, quitte à s’aliéner une partie de son public. Ce fut le cas avec la tétralogie du Monstre, dont les croquis pour la couverture de Quatre? sont exposés à la galerie Barbier & Mathon. "C’est un album qui est passé à l’as. Les gens n’ont pas compris. C’était très complexe. Je le reconnais, mais j’assume à fond." Il précise:

"Cette série est partie de quelque chose de très viscéral, de très ancré dans le réel, même si c’était décalé, qui était l’éclatement de la Yougoslavie, avec Le Sommeil du monstre. C’est un de mes albums favoris, parce que c’est un de mes albums où je me suis le plus investi et qui a déclenché ma nouvelle façon de travailler, case par case. L’événement mondial dramatique du 11 septembre en 2001 a totalement asséché ma thématique - l’obscurantisme religieux qui s’abat sur la planète. On ne pouvait malheureusement imaginer pire coïncidence… Et donc après, j’ai bifurqué. Plutôt que d’arrêter, j’ai continué en quatre volumes. J’ai fait un truc qui m’a beaucoup plu mais qui a perdu les critiques et une grande partie des lecteurs classiques. D’autres sont arrivés. C’était très intéressant. J’ai eu de très belles discussions avec d’autres qui ont découvert ça, qui ont aimé et maintenant aiment moins quand je reviens à quelque chose de plus classique comme Bug. On ne peut pas contenter tout le monde, mais ce qui est important est d’être soi-même, en accord avec sa propre démarche."

Bientôt une série 

Plusieurs dessins préparatoires de Julia et Roam, un autre album qui lui tient à cœur, sont exposés. Deuxième volet de la trilogie du Coup de sang, lui non plus n’a pas trouvé son public: "Il semblerait que la culture en bande dessinée s’arrête à la nostalgie", lâche l’auteur de la trilogie Nikopol. "On considère inconsciemment que la bande dessinée est liée à l’enfance, ce qui est vrai, et il faut qu’elle reste à sa place, que ce soit quelque chose de classique qui raconte de manière sage. L’expérimentation et l’audace ne sont pas forcément bien vues."

Enki Bilal continue ses expérimentations. En plus de la suite de Bug, il prépare son adaptation en série avec le scénariste Dan Franck. Cette collaboration lui plaît. Lui qui a développé avec ses personnages un rapport très intime souhaite également que ses dessins ne lui appartiennent plus: "C’est une transmission, la création. Mon geste s’arrête au moment où le livre par à l’imprimerie."
Jérôme Lachasse