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La BD de la semaine: Guy Delisle commente S’enfuir. Récit d’un otage

La BD "S'enfuir. Récit d'un otage." de Guy Delisle.

La BD "S'enfuir. Récit d'un otage." de Guy Delisle. - Dargaud

LA BD DE LA SEMAINE - L'auteur de Pyongyang et de Shenzhen retrace les 111 jours de captivité d'un responsable d'une ONG dans le Caucase. Un livre haletant.

En 1997, Christophe André, un responsable d'une ONG médicale dans le Caucase, est enlevé. Il passera 111 jours en captivité avant de parvenir à s'enfuir. Guy Delisle, auteur de Pyongyang et de Shenzhen, a travaillé plusieurs années à cet ouvrage afin de retranscrire avec précision ce que ressent quotidiennement un otage. Il dévoile pour BFMTV.com sa méthode de travail.

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- © © Dargaud, Guy Delisle, 2016

Le kidnapping

"J’ai rencontré Christophe André lors d’un repas avec des copains humanitaires. C’était en 2001. J’ai été étonné de voir à quel point il pouvait se confier sur son histoire qui ne semblait pas l’avoir traumatisé. Elle ne l’a pas empêché de continuer dans l’humanitaire. Je lui ai dit qu’il serait intéressant de mettre en images une histoire comme celle-là. Mais j’ai longtemps repoussé le projet. C’était trop différent de mes livres précédents. C’est le récit de quelqu’un d’autre, sans humour, et ça m’effrayait un peu, je crois. Je me disais que ce serait pour après Pyongyang, après Chroniques birmanes, après Chroniques de Jérusalem… Je le repoussais tout le temps. J’ai travaillé à une première version qui ne me satisfaisait pas et je l’ai laissé tomber, ce qui m’a donné le temps de la réflexion. Entre 2001 et 2015, j’ai réalisé quelques bouquins qui m’ont aidé à dessiner une scène comme celle du kidnapping.
J’en avais écrit il y a quinze ans une première version que je n’ai pas gardée. Elle était beaucoup plus animée, avec de l’action. Mais on aurait dit un mauvais téléfilm, ça ne collait pas. Il fallait que ce soit plus sobre. Cela vient peut-être du fait que j’ai travaillé dans le dessin animé. Il me paraît suffisant de n’avoir qu’un plan et du mouvement à l’intérieur. Au début, j’avais mis des commentaires. J’ai tout enlevé parce que c’était redondant."
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- © © Dargaud, Guy Delisle, 2016

Un dessin froid

"Pour S’enfuir, j’ai dû mettre en place une méthode de travail. Je commençais avec le texte le matin en le plaçant dans la case. Ensuite, je le lisais en imaginant une suite de dessins qui pourrait coller. Parfois, il n’y en a qu’un seul qui venait. Là, je le voyais de façon assez frontale, en me plaçant au dessus de lui. Il y a un face-à-face avec le lecteur. Je voulais que les cases soient en gaufrier pour avoir un rythme lassant. Christophe André vivait toujours la même journée. Cela me paraissait normal d'utiliser cette forme graphique-là. C’est un dessin qui est un peu plus ardu, plus aride parce que l’histoire est sérieuse. L’histoire impose son dessin. Il m’a semblé que c’était la meilleure façon de la retranscrire. Je n’allais pas ajouter des textures alors qu’il n’y avait rien autour de lui. Le récit ne nécessitait pas plus de couleurs. Par contre, il aurait pu être en noir et blanc. Mais cela me plaisait bien qu’il y ait un petit rehaut de couleurs. J’aime beaucoup les bichromies. Le dessin ressemble plus à mes croquis. J’ai utilisé des feutres billes, le plus fin possible, pour avoir un trait un peu plus dur, un peu plus froid."
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- © © Dargaud, Guy Delisle, 2016

Survivre à la solitude

"Christophe André se comparait à un prisonnier. C’était étonnant. Il disait que c’était pire que la prison. C’est dur d’imaginer quelqu’un dont la situation est pire que celle d’un prisonnier. Lui ne sait pas combien de temps il va rester là. Le prisonnier, même avec une longue peine, sait pourquoi et pour combien de temps il est là. Christophe André, lui, pouvait imaginer le pire. Dans un tel cas, on se demande tous comment on se comporterait. Lui, il apporte une forme de réponse. C’est comme un documentaire. C’est passionnant de savoir comment quelqu’un peut survivre à une telle solitude. Comme le texte est fort, le dessin peut presque passer au second plan. Je lui envoyais une version du texte. Il me faisait changer quelques mots seulement. Tout avait son aval. C'était parfait: je ne me sentais pas capable de produire un récit tout seul de mon côté, ni de m’en emparer. Je voulais bien le mettre en images, mais au plus près de ce qu’il a vécu. Bien sûr, graphiquement, je ne sais pas comment étaient le matelas, ni l'ampoule ni le plateau. Je le lui demandais. Mais il ne s'en souvenait plus."
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- © © Dargaud, Guy Delisle, 2016

Les souvenirs 

"Il y a plusieurs types de narration. Quand Christophe André parle dans sa tête, avec une cartouche au dessus de lui, quand il parle directement, avec des bulles... Le titre S’enfuir a une double signification. Il s’enfuit aussi dans sa tête. Qu’est-ce qu’il nous reste dans ce type de situation? Notre imagination, nos souvenirs. Il essayait de s’empêcher de penser à sa famille, à ses souvenirs, car il n’avait aucune action sur le temps. Comme il est passionné d’histoire, et en particulier d’histoire militaire, pour passer le temps, il se remémorisait les grandes batailles qu’il connaissait par coeur. Il se construisait même l’alphabet au complet avec des grands généraux d’Empire - ce qui était assez comique."
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- © © Dargaud, Guy Delisle, 2016

Ressentir le temps

"Je voulais que le lecteur ressente le temps. On peut l’écrire, mais ce n’est pas assez. Cela me fascine: on peut étirer le temps en bande dessinée comme l’a fait Otomo dans une scène d’action d’Akira. Je voulais que ce soit physique. Pour cela, la bande dessinée a l’avantage que le lecteur est maître du rythme. Au cinéma, le film d'une heure et demi dure une heure et demie pour tout le monde. Je voulais que le lecteur tourne les pages, qu’il y ait une pagination abondante et que, même en tournant les pages, il reste toujours enfermé dans cette pièce, qu’il se sente étouffé. C’est la raison pour laquelle le livre a 400 pages. Il fallait que ce soit une immersion, que l’on se sente physiquement à sa place." 

S’enfuir. Récit d'un otage. de Guy Delisle, 432 p, Dargaud, 27,50 euros.

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