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La BD de la semaine: Pénélope Bagieu commente Culottées

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- - © 2016, Pénélope Bagieu / Gallimard

LA BD DE LA SEMAINE - La dessinatrice et scénariste revient avec le portrait de 15 femmes qui ont marqué l'Histoire. Une des meilleures BD de la rentrée.

Pénélope Bagieu n’est jamais là où on l’attend. Un an après une remarquable biographie dessinée à la mine de plomb de Cass Elliot, la chanteuse des Mamas and the Papas, la scénariste et dessinatrice revient avec Culottées, 15 portraits de femmes “qui ne font que ce qu’elles veulent”, comme l’indique la couverture.

Des femmes de toutes les époques et de tous les continents: Nzinga, la reine du Ndongo et du Matamba qui tint tête aux Portugais au XVIIe siècle; Lozen, une guerrière Apache; Wu Zetian, l’unique impératrice de Chine; Giorgina Reid, une gardienne de phare qui a découvert une méthode pour endiguer l’érosion des falaises. Autant de vies souvent occultées par les livres d’Histoire.

Un deuxième tome, qui réunira 15 portraits de femmes contemporaines, sortira en janvier 2017, pile à temps pour le Festival d’Angoulême.

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- © © 2016, Pénélope Bagieu / Gallimard

L’amour des biographies

"Il y avait beaucoup de biographies que j’avais envie de traiter en album. Mais, en même temps, je ne voulais pas que cela devienne une habitude. Je venais déjà d’en faire une de 300 pages [California Dreamin', consacrée à la chanteuse Cass Elliot]. Comme j’avais 4 ou 5 histoires que j’avais envie de raconter - dont celle de la vulcanologue Katia Krafft -, j’ai eu l’idée de montrer le point commun entre ces femmes, les épreuves qu’elles avaient surmontées. Par exemple, même si Nzinga était la plus intelligente de sa famille, c’est son frère qui a été désigné pour régner. Et elle a dû trouver un détour pour arriver au pouvoir et elle ne l’a plus lâché pendant 40 ans. J’ai trouvé que c’était assez 'badass' ["ça déchire" en argot britannique], comme on dit. C’est ce qu’on voit sur cette planche: une vieille dame qui continue d’aller à la guerre, sans rester au chaud à l’arrière. Elle était sur toutes les lignes de front."

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- © © 2016, Pénélope Bagieu / Gallimard

Travailler dans la contrainte

"Ce qui a vraiment influencé les procédés graphiques dans cet album, c’est la contrainte de temps. Il était prépublié à raison d’une BD par semaine [sur un blog hébergé par lemonde.fr]. Il fallait être dans une économie de moyens. L’album aurait été indigeste en noir et blanc, je pense. Comme je voulais changer beaucoup d’époques et de cultures, il fallait que je trouve une identité visuelle forte pour chaque histoire. D’où la couleur. Mais j’avais peu de temps pour la réaliser. Donc je me suis dit qu’il n’y aurait que quatre couleurs par histoire. Et à moi de me débrouiller. C’est le genre de contraintes qui sont hyper agréables, contrairement à ce que l’on pourrait penser parce que tu te poses moins de questions et que tu es obligée d’avoir des partis pris graphiques bien plus forts: utiliser des grands aplats, donner des couleurs entières à un visage. J’aime bien bosser comme ça. Dans cet album, je dois raconter une vie en 4 pages. Chaque case vaut très cher. Je dois en placer le plus possible dans chaque histoire. De toute façon, on doit faire le deuil de certaines infos dans une BD aussi courte et je me limite au tiers de ce que je dois raconter. Il faut que j’utilise bien tout comme il faut avec ce que j’ai à ma dispo. Je suis très scolaire. J’ai vraiment besoin d’avoir une méthode figée sinon je me remets trop en question et, au bout de 4 mois, je peux me dire que c’est nul et tout laisser tomber. Pour tenir ce rythme d’une BD par semaine, ça m’a bien aidée d’avoir quelque chose de très cadré avec un rythme d’écriture."

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- © © 2016, Pénélope Bagieu / Gallimard

Raconter l’Histoire

"Tove Jansson a choisi d’être ouvertement homosexuelle à une époque où cela était illégal en Finlande: elle a vécu avec la même femme toute sa vie. C’est aussi pour cela que je voulais qu’il y ait une femme transgenre. Il existe beaucoup de manières d’être une femme. Et encore j’aurais pu aller plus loin dans la diversité. Ce n’est qu’un aperçu. Mon point de départ a été de me dire: 'Il y en a marre que l’on ne montre jamais les femmes héroïques'. Je ne me dis jamais que je vais transmettre un message - parce que je trouve cela très prétentieux - mais que j’ai une responsabilité. Tout serait très différent si, depuis toutes petites, les femmes avaient eu beaucoup d’héroïnes auxquelles elles pouvaient s’identifier. Quand j'étais petite, il y avait un livre que j’adorais: Eloïse [de Kay Thompson, édité chez Gallimard Jeunesse en France], l’histoire d’une petite fille qui habite dans un hôtel de luxe dans les années 1950. Elle tient tête à tout le monde, elle est super inventive dans ses bêtises. Instinctivement, c’est elle que j’ai préféré à Oui-Oui qui, en plus, était assez ennuyeux. Il n’y a pas très longtemps, on me demandait quelle influence Tintin avait eu dans ma vie. C’est super Tintin. Hergé est un génie. Mais il n’y a pas un seul personnage de nana crédible. Il y a la Castafiore, la concierge... Je ne pense pas que cela ait été fait avec de mauvaises intentions, ni que Hergé détestait les femmes. Mais simplement, on n’est pas une minorité. On est une personne sur deux sur Terre. C’est quand même problématique qu’il faille se dire: je vais mettre des filles. Faire des personnages féminins crédibles et cool, ça changerait le monde."

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- © © 2016, Pénélope Bagieu / Gallimard

Le “lettrage Bagieu”

"Je le fais à la main, avec mon écriture sale [rires]. Je perds beaucoup de temps à écrire mes textes à la main. Surtout lors des traductions. Quand j’étais petite, c’était un vrai problème à l’école. Dans la marge, on me mettait 'Soin!' J’écrivais très mal et on n’arrivait pas à me lire. Il est possible de créer une typographie avec sa propre écriture, mais, du coup, elle serait tout le temps parfaitement symétrique et figée. Au contraire, je trouve ça chouette lorsque le texte peut vivre, lorsqu’il commence à tomber quand le personnage marmonne. Quand le texte peut être un personnage, une histoire devient plus simple à raconter."

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- © © 2016, Pénélope Bagieu / Gallimard

Les doubles pages d’illustration

"Comme on se déplace d’une époque à une autre et que les histoires sont très denses, ces doubles pages permettent de respirer. J’avais aussi envie de me faire un peu plaisir. J’ai passé un an à dessiner très rapidement. Dans certaines histoires, j’ai survolé certains décors que j’aurais aimé détailler. Comme je n’ai plus la limite de la couleur, ce sont vraiment des illustrations au sens premier. C’est un très beau livre. Cela donne un écrin au propos. Ce n’est pas un livre souple que tu jettes. C’est pour cela qu’il est en deux tomes, pour qu’il ne soit pas trop intimidant. S’il y avait eu les trente portraits en un, ce serait un livre de table basse. On ne le toucherait pas. Je voulais qu’on le manipule, qu’on le prête, qu’on le porte au lit. Mais qu’il ait de la tenue. Ce sont des personnages qui sont importantes."

Culottées, Pénélope Bagieu, Gallimard, 144 pages, 19,50 €.

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