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La BD de la semaine: Emmanuel Guibert commente Martha & Alan

"Martha & Alan"

"Martha & Alan" - Emmanuel Guibert - L'Association 2016

L'auteur du Photographe poursuit sa biographie dessinée d'Alan Ingram Cope, un ex-GI resté en France après la Seconde Guerre mondiale. Martha & Alan est l'émouvant récit d’une amitié contrariée racontée à l’aide de splendides doubles pages en couleurs.

Emmanuel Guibert, l'auteur d'Ariol et du Photographe, raconte depuis plus de quinze ans la vie d'Alan Ingram Cope, un ex-GI resté en France après la Seconde Guerre mondiale. Le dessinateur, qui l’a côtoyé à la fin des années 1990, a commencé par évoquer ses souvenirs militaires dans La Guerre d’Alan (2000-2008), puis sa jeunesse dans la Californie de "l'entre-deux-guerres" dans L’Enfance d’Alan (2012).

Emmanuel Guibert dévoile aujourd’hui Martha & Alan, émouvant récit d’une amitié contrariée racontée à l’aide de splendides doubles pages en couleurs. Un dispositif inspiré par des œuvres du peintre taïwanais Tang Yin que Guibert a découvert lors d’un voyage à Taïpeï. "De tous les livres consacrés à Alan, ce sera celui qui aura le plus l’apparence d’un livre d’images", confie-t-il à propos de ce livre auquel il pense depuis près de vingt ans. "C’est marrant", sourit-il. "C’est le livre qui est le plus vite lu qui aura requis le plus de temps de préparation."

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- © © Emmanuel Guibert/ L'Association 2016

Un livre à part

"Martha & Alan est un livre un peu à part. Au lieu d’y retrouver le découpage d’une BD traditionnelle avec des cases, on a, à chaque fois, une double page de dessins. C’est pour indiquer que ce livre a un statut spécial dans l’ensemble que je raconte. La Guerre d’Alan ou L’Enfance d’Alan sont des histoires linéaires et chronologiques qui correspondent à une partie de son existence. Là, c’est une toute petite histoire. Elle commence quand il est enfant et elle s’achève lorsqu’il est un vieux monsieur. J'y ai vu une raison suffisante pour faire un bouquin différent, en y mettant, en particulier, de la couleur. Jusqu’ici, il n’y avait eu que quelques pages en couleurs: les dernières de La Guerre d’Alan et les premières de L’Enfance d’Alan qui signalent simplement l’ouverture et la fermeture d’une parenthèse temporelle."

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- © © Emmanuel Guibert/ L'Association 2016

Être avec les personnages

"J’ai choisi de ne pas trop montrer les physionomies des personnages, pour laisser le lecteur leur substituer des souvenirs de sa propre enfance et des visages qui lui sont familiers. Par ailleurs, j’aime bien que l’on respire autour des dessins, qu’il y ait soit un vide que l’on puisse remplir, soit un décor assez chiadé. C’est pour mettre les lecteurs dans l’ambiance, en leur donnant le genre de visions que l’on a quand on se balade. Ce livre-là consiste à placer sous un microscope une petite histoire. Il faut la regarder dans l’œilleton avec l’impression, si possible, d’être à côté des personnages. On a une sensation de la taille des personnages qu’on n’a jamais eue jusqu’ici dans les livres d’Alan. Une place nous est ménagée au premier plan pour qu’on puisse les regarder. On est toujours dans une distance assez respectueuse des personnages. On doit pouvoir profiter de leur environnement."

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- © © Emmanuel Guibert/ L'Association 2016

L’amour des arbres

"Les arbres, on en a parlé dès le premier soir que j’ai passé chez lui. On est tombé d’accord sur le fait qu’on aimait bien les arbres. Dès le lendemain, je suis retourné dessiner sa vigne sur la façade de sa maison. Ensuite, j’ai découvert son jardin. Quelques mois après sa mort, une partie des arbres a été ravagée par la tempête de 1999, ce qui a été pour moi un événement très symbolique. Depuis, je lui plante toujours des arbres dans mes histoires, comme Obélix avec Idéfix. C’est pour qu’il soit dans un environnement qu’il aime bien. Un des traits communs entre Martha et lui, un des ferments de leur amitié, est qu’ils adoraient grimper aux branches des arbres de leur quartier de Pasadena. J’y ai beaucoup pensé quand j’y suis allé. Il disait: 'L’homme n’est qu’un épisode dans l’histoire de la végétation'."

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- © © Emmanuel Guibert/ L'Association 2016

Dessiner le silence

"Je calligraphie. Je n’utilise pas de polices. Je tiens à écrire à la main l’ensemble. Cette écriture, je la travaille comme un élément de mise en page en me demandant toujours où je dois la placer pour que le sens du mot ou de la phrase touche mon lecteur comme je le souhaite. Une virgule, un alinéa, un espace entre deux lignes, la distribution d’un texte entre le haut et le bas d’une page, le renvoi d’une partie d’une phrase d’une page à l’autre… Ce sont des actes qui colorent la lecture et parlent à la sensibilité du lecteur: lorsque son œil doit parcourir une certaine distance pour passer d’un texte à un autre, il expérimente le silence. Ce silence, on peut le quantifier. On peut décider de densifier le texte ou, au contraire, faire résonner un mot dans le vide. C’est une décision qui est presque aussi concertée que celle du dessin ou du cadrage."

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- © © Emmanuel Guibert/ L'Association 2016

Rendre hommage à ceux qui nous ont quittés

"Si j’arrive à faire ce que je veux avec cette série de livres, on sentira le temps passer sur quelqu’un. Pour l’instant, c’est fractionnaire. On est loin d’avoir tout. Il n’y a que quelques pièces du puzzle. Si on a aimé quelqu’un et si on a passé avec lui des bons moments, d’abord il nous manque, puis chacun se débrouille pour trouver des stratégies personnelles pour essayer de contrecarrer ce que la mort et le passage du temps nous font. Depuis 1999, date de sa mort, j’ai décidé de lui consacrer des livres pour qu’il reste important dans ma vie. Pour que je continue à lui consacrer du temps, à discuter, à apprendre des choses à son propos. Pour avoir toujours devant moi la perspective d’un autre bouquin qui interdit que l’histoire se referme. Aussi longtemps que j’aurai des livres à faire, notre histoire commune ne sera pas finie."

Martha & Alan, Emmanuel Guibert, L'Association, 115 pages, 23 euros.

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Jérôme Lachasse