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Inna Shevchenko, cofondatrice des Femen, se raconte en BD: "Je l'ai fait pour moi-même, pour mes blessures"

Inna Shevchenko retrace en BD les premières années de sa vie en Ukraine. Un livre qu'elle a écrit pour prendre du recul après dix ans de combat au sein des Femen.

Cofondatrice du mouvement Femen, Inna Shevchenko raconte son histoire dans une BD dessinée par Thomas Azuélos et coécrite par Simon Rochepeau. Dans Prénom: Inna (Futuropolis), elle retrace les premières années de sa vie dans l'Ukraine post-soviétique. Une manière pour elle de prendre du recul après dix ans de combat auprès des Femen et de comprendre l'origine de son engagement.

Elle y raconte ses années de privation, un quotidien morne qu'elle retrace sans pathos dans un récit presque en noir et blanc, constitué de "couleurs de tristesse". Alors qu'elle prépare le tome 2, qui s'arrêtera au moment où elle rejoint les Femen, Inna Shevchenko raconte la genèse de sa BD, son combat pour la liberté d'expression, de Charlie Hebdo à l'affaire Mila, et ses projets. 

Pourquoi avoir choisi la BD pour raconter votre histoire?

Ce médium me permet de partager plus d'émotions. Il y en a beaucoup plus dans le dessin que dans les mots. Il y a beaucoup d’événements que j'ai vécus et connus, que je ne suis pas toujours capable d'expliquer ou d'analyser avec des mots. C'est la première fois que j'écris mon histoire, pour ne pas laisser à quelqu'un d'autre la possibilité de la raconter avec leurs mots et leur vision. J'ai fait cette BD pour moi-même, pour mes blessures.

Vous avez dû confier votre histoire à un dessinateur et à un scénariste...

Thomas [Azuélos, le dessinateur, NDLR] a travaillé avec le récit écrit de Simon [Rochepeau, le co-scénariste, NDLR], mais aussi avec des photos que j'ai pu récupérer de mes parents. Il a aussi travaillé avec les résultats des recherches de Simon, qui s'est rendu en Ukraine pour y voir ma famille et la maison où j'ai grandi. Il a dessiné différemment des lieux et des personnages, mais l'émotion est authentique.

La BD évoque les fusillades de Copenhague des 14 et 15 février 2015 où vous avez été prise pour cible. Ce sont ces événements que vous préférez évoquer avec des images qu'avec des mots? 

Exactement. Si j'essaie de vous décrire ce que j'ai ressenti à ce moment-là, ça va paraître ridicule, je crois, avec des mots. Avec le dessin, on comprend le sentiment d'abandon, de détresse que j'ai ressenti, que cette fille (moi) ne veut plus et ne peut plus [continuer à avancer]. Il y a un dessin où je suis seule, dans l'obscurité, au début de l'album. Ce dessin est comme le miroir de ce que je ressens très souvent. L'album commence ainsi, parce que c'est après ce grand traumatisme que j'ai commencé à me poser beaucoup de questions sur mon parcours. J'ai dû remonter au début de mon histoire pour comprendre pourquoi une jeune femme comme moi avait décidé de s'engager politiquement, d'utiliser des techniques alternatives pour manifester et d‘affronter beaucoup de violence et de danger. 

Vous avez trouvé la réponse?

Cette BD est la tentative de répondre à cette question. Il y a une réponse dans chaque image. Il est évident pour moi que je n'aurais pas choisi de militer pour ma propre indépendance si je n'avais pas grandi dans cette société [ukrainienne] qui ne cesse de se battre pour sa dignité. J'ai grandi dans ce contexte où chacun - les parents, les adultes, les enfants - se sentait humilié. On a connu des jours sans électricité, avec de l'eau chaude pendant juste quelques heures. On a vécu la faim occasionnelle. Il n'y avait pas d'argent. On n'a pas eu de monnaie nationale avant 1996. Quelque chose d'aussi simple que sortir pour s'amuser après l'école était impossible: il y avait beaucoup de criminalité. Ça m'a beaucoup marqué. 

Dans votre BD, vous parlez d'un "vieux géant"...

C'est la tentative d'une petite fille pour expliquer sa souffrance. J'ai essayé de vivre cette situation comme un jeu. Les coupures d'électricité étaient pour moi le moment où la famille pouvait se réunir. On jouait, mon père nous chantait des chansons. J'ai imaginé ce vieux géant qui voulait réunir les familles, parce que sinon les parents étaient obsédés par le fait de gagner le minimum pour nous donner quelque chose à manger le lendemain. Au début des années 1990, c'était la question que se posaient chaque jour mes parents.

Vous racontez dans la BD que votre mère vous rapportait des Bounty à manger.

C'était un moment de bonheur. On les coupait en quatre parties. Quand je suis arrivée en France, j'ai appris que ce n'était pas très cool de manger des Bounty! (rires) 

À quel point l'Ukraine a changé-t-elle en 30 ans?

Cette BD raconte une période unique de l'histoire d'un pays. Il y a 30 ans, les Ukrainiens se sont soulevés pour leur dignité et la démocratie. Aujourd'hui, cette nation continue de se battre pour l'indépendance. Nous avons perdu presque 30% du territoire - la Crimée et l'est qui est toujours une zone de guerre. Beaucoup de choses ont changé, mais il faut avoir conscience que la vie de beaucoup d'Ukrainiens est aujourd'hui pire, parce que certains habitent dans la zone de guerre. Mon neveu, en 2014, ne voulait pas sortir de son lit, parce qu'il avait peur [de la guerre]. C'est encore une autre génération qui souffre. Le combat pour une existence digne continue. Nos histoires personnelles sont façonnées par nos histoires communes.

Cette BD n'évoque pas les Femen... 

C'est une manière de prendre du recul après 10 ans de combat auprès des Femen. Aujourd'hui, mon combat Femen appartient à quelqu'un d'autre. Mon combat était en Ukraine, en Biélorussie, en Russie… J'ai dû traverser beaucoup de choses pour pouvoir m'exprimer. Il y a 10 ans, pour avoir ma voix, j'ai dû sortir dans la rue, crier, écrire sur mon corps, parce que personne ne voulait m'entendre. J'ai grandi dans un silence absolu. Aujourd'hui, je peux m'exprimer d'une façon différente en écrivant cette BD et en donnant des conférences. 

Vous collaborez également à Charlie Hebdo

C'est une autre manière de m'exiler de mon activisme, qui a ses limites, et de me battre contre les silences forcés ou volontaires, que certains choisissent même ici en France - ce qui est dérangeant pour moi. Il y a tellement de pays où les gens souffrent du manque de la liberté d'expression. Aucun pays au monde ne souffre de l'excès de liberté d'expression ou de la pluralité des opinions. Ici, en France, les gens sont parfois ignorants sur ce sujet. Ils attaquent des journalistes et des ados qui s'expriment sur les réseaux sociaux. 

Vous faites référence à l'affaire Mila? Vous lui apportez votre soutien?

Je soutiens chaque personne dans son droit de s'exprimer et bien sûr je suis Mila [Inna Shevchenko a tenu en 2013 des propos similaires. Elle avait qualifié le ramadan de "stupide" et la religion musulmane de "moche", NDLR]. Je suis horrifiée de voir qu'aujourd'hui en France, pour certains, il est plus facile de condamner quelqu'un à mort que d'accepter qu'il exprime une opinion qui vous dérange ou ne vous plaît pas. Si j'ose attaquer le droit à la libre expression de quelqu'un d'autre, par cela j'attaque mon propre droit d'entendre une opinion contraire. J'attaque mes propres libertés, aussi. J'accepte que quelqu'un puisse attaquer mon droit. Non. Je suis Mila, point. 

Vous êtes exilée. Cette BD est-elle un moyen de vous reconnecter à votre pays que vous avez quitté précipitamment?

Aujourd'hui, je suis exilée, je suis réfugiée. Être réfugiée est un état d'esprit. Quand je veux retourner en Ukraine, je peux feuilleter ce livre. Je suis partie sans rien [la France lui a accordé l'asile en 2013, NDLR]. Depuis, je n'ai pas pu y retourner. Cette BD est une façon de m'exiler de ce contexte dans lequel je vis et qui n'est pas le mien. 

Cette BD, c'est pour aller mieux?

Est-ce qu'on peut aller mieux après avoir vécu cela? (rires). Je ne sais pas. Je suis optimiste. Après la chute de l'URSS, la réalité était horrible, mais il y avait enfin le sentiment que quelque chose pouvait changer, que nous pouvions faire quelque chose. J'ai grandi avec le désespoir et l'espoir.

Quelle est la suite?

La suite, c'est chaque jour trouver une façon de ne pas abandonner. Je me sens bien avec ce statut de réfugié. Parfois, je sens qu'il n'y a nulle part de la place pour moi et en même temps je clame qu'il y a de la place pour moi partout. 

Vous avez envie de retourner en Ukraine?

Je veux sentir encore une fois l'air ukrainien et voir ce qui se passe, voir ce que je peux encore faire. Mais y retourner pour y vivre, aujourd'hui, je ne suis pas capable de répondre. Je ne pense pas. Je vais vivre toute ma vie avec tout ce que j'ai vécu en Ukraine, négatif ou positif. Ça ne va pas disparaître.
Jérôme Lachasse