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Ces 300 imams, fonctionnaires de pays étrangers, qui officient en France

Prière musulmane, à Evry-Courcouronnes.

Prière musulmane, à Evry-Courcouronnes. - JEAN AYISSI / AFP

Alors qu'Emmanuel Macron souhaite "structurer l'islam de France", 300 imams dirigeant la prière en France sont des fonctionnaires rémunérés par des Etats étrangers. Soumis à des situations variables, ils comblent le déficit de la formation de prêcheurs musulmans français.

Le 4 janvier dernier, Emmanuel Macron, lors de ses vœux aux autorités religieuses, avait lancé qu'il comptait procéder à "un travail de structuration de l'islam de France". L'un des chantiers lancés est la formation des imams, alors que, comme le rappelait le JDD ce dimanche, parmi les imams exerçant en France, 300 sont des fonctionnaires d'Etats étrangers qui les rémunèrent: à savoir la Turquie, l'Algérie et le Maroc. Ces expatriations de fonctionnaires de la foi musulmane se font dans le cadre de conventions bilatérales signées par ces trois pays. 

Une proportion d'imams détachés difficile à établir 

La statistique portant sur ces 300 imams, qu'on appelle alors "détachés", est issue d'un rapport sénatorial présenté le 5 juillet 2016 et intitulé De l'Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés. André Reichardt, sénateur Les Républicains du Bas-Rhin, en fut l'un des co-rapporteurs.

Joint par BFMTV.com il expose sa méthode:

"On ne sait pas exactement combien il y a d'imams et de mosquées en France. Mais il est possible d'en faire une évaluation. Pour ce rapport, nous nous sommes fondés sur des recoupements, et nous avons été un peu aidés par le ministère de l'Intérieur. On peut partir du principe qu'il y a 3000 mosquées en France."

André Reichardt en a déduit un nombre approximatif d'imams sur le territoire français: "Il faut plusieurs imams pour faire tourner une mosquée, donc, avec 3000 mosquées, on peut parler de, au moins, 6000 à 8000 imams en France". Au sujet de la rémunération de ces ministres du culte musulmans, le parlementaire dénonce une "opacité épouvantable". 

Mohamed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman entre 2008 et 2013 et actuellement président de l'Union des mosquées de France, donne lui aussi une estimation du nombre total d'imams en France. Il évoque un nombre égal d'imams et de lieux de culte islamiques en France, soit 3000. Dans ce schéma, les imams détachés, fonctionnaires turcs, algériens ou marocains, représenteraient 10% environ de l'ensemble.

Mais il admet qu'une fourchette allant de 6000 à 8000 imams en France en tout et pour tout n'est pas déraisonnable: "Il est possible de parvenir à ce nombre si on intègre les bénévoles qui parfois se relaient dans une même mosquée pour assurer les différentes prières". 

Des fiches de paie inégales 

Au chapitre des imams détachés, Mohamed Moussaoui dresse un panorama précis des différents contingents. Parmi ces fonctionnaires religieux déployés par des Etats étrangers, on trouve ainsi, dit-il: "151 imams turcs, 120 Algériens, et 28 Marocains". L'addition de ces trois groupes n'atteint pas la barre des 300. La raison? Le départ récent de deux imams marocains, détaille le président de l'Union des Mosquées de France.

Il dissipe toute opacité financière éventuelle quant aux revenus des imams détachés. Il avance ainsi les sommes de 2000 à 2200 euros nets pour les ressortissants algériens concernés, et jusqu'à 2400 euros pour leurs homologues turcs. Les imams marocains, eux, ne perçoivent que 1.250 euros nets. Car il existe une variation importante sur le thème des imams détachés:

"Les imams turcs et algériens sont purement et simplement des fonctionnaires payés par leurs Etats respectifs. En revanche, l'Union des Mosquées de France prend en charge les indemnités et la couverture sociale des imams marocains, grâce à une enveloppe globale de l'Etat marocain", précise Mohamed Moussaoui, lui-même président de l'UMF. Enfin, l'association bénéficiaire de l'imam détaché marocain, c'est-à-dire celle qui gère la mosquée à laquelle il est rattaché, s'occupe de régler son logement. Et si l'association en question est en mesure de payer la facture, c'est grâce à la générosité pécuniaire des fidèles. 

L'enjeu de la formation des imams dans l'Hexagone 

La présence et le régime de ces officiants-fonctionnaires étrangers soulèvent une autre interrogation: représentent-ils des courants spécifiques de la pensée musulmane? Dirige-t-on différemment la prière, enseigne-t-on différemment sa religion suivant qu'on dépend du royaume du Maroc, ou des républiques turque et algérienne?

"Ces trois pays sont très proches sur le plan du rite et du dogme, notamment le Maroc et l'Algérie qui sont malikites", relevant ainsi d'une même école sunnite, dépeint Mohamed Moussaoui. Mais celui-ci le reconnaît: la nécessité de s'appuyer sur 10% d'imams détachés, dépêchés vers la France par des pays étrangers n'est pas idéale.

"Pour être autosuffisant en France, affirme l'ancien président du Conseil français du culte musulman, il faudrait former au moins cinquante imams par an".

Robin Verner