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Napoléon, l'anguille politique

Statue de Napoléon dans la Cour des Invalides.

Statue de Napoléon dans la Cour des Invalides. - Thomas Coex

Ce mercredi, la France commémore le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Celui-ci apparaît à la fois comme une figure historique hors norme... et un repoussoir politique. Il est d'ailleurs irréductible à notre clivage droite-gauche. Contactés par BFMTV.com, deux de ses biographes dressent le portrait d'un homme dôté d'un grand sens politique, mais peu encombré par les idées.

Au théâtre, Napoléon préférait Corneille mais c'est pourtant dans la bouche de la Junie de Racine qu'on croirait entendre son plaidoyer postmortem: "J'ose dire pourtant que je n'ai mérité ni cet excès d'honneur, ni cette indignité". Ce mercredi en effet, le pays commémore les 200 ans de la mort d'un ex-empereur dont il ne parvient plus débrouiller les lumières et les ombres.

Cet embarras remonte jusqu'à la classe politique. Napoléon ressemble désormais à une patate chaude. À gauche, on ne veut plus de cet homme en qui l'on a longtemps célébré le général de la Révolution française victorieuse, la geste patriotique, voire le Premier consul accoucheur de la France contemporaine. Et à droite, on n'est pas bien sûr de savoir quoi faire de cet hybride entre chien et loup, ou plutôt entre République et monarchie, dont l'aventure personnelle a fini dans la geôle à ciel ouvert de Sainte-Hélène.

Preuve de la tergiversation générale: l'Elysée a attendu le dernier moment pour confirmer que le chef de l'Etat prononcerait un discours sur Napoléon à l'Institut de France, avant de déposer une gerbe de fleurs auprès de son tombeau des Invalides.

Il ne s'agit pourtant pas là d'un malentendu. L'impossible récupération du personnage le plus hors norme de l'histoire de France par le personnel politique est à l'image de son parcours. On ne peut réduire Napoléon à nos catégories politiques modernes. Ni de gauche ni de droite, Napoléon s'est autant voulu l'homme du coup de force que de la synthèse. Deux historiens ont dessiné auprès de BFMTV.com le portrait d'une anguille politique préférant concrétiser une idée flottant dans le fond de l'air que se revendiquer d'une idéologie ou même d'un ensemble de valeurs.

Un homme de sa génération

La tentation de rattacher Napoléon à la droite est pourtant grande. L'historien René Rémond a fameusement fait du bonapartisme l'une des trois branches de la droite française: sa déclinaison à la fois autoritaire, populaire et anti-establishment, prolongée par le gaullisme. Mais à l'instar de cette dernière famille politique qui a prétendu se situer "au-dessus des partis", Napoléon n'a jamais tenu dans une case.

"Le coeur de Napoléon penche vers la monarchie, l'Ancien régime, mais sa tête penche vers la République et la Révolution", commence Patrice Gueniffey, auteur notamment d'un très détaillé Bonaparte (1769-1802). L'horizon intellectuel du futur général révolutionnaire le coule très tôt dans le moule du nouveau monde.

Jeune élève des écoles militaires puis officier, il est fasciné par l'antique et dévore Plutarque. Il annote aussi frénétiquement les oeuvres de Jean-Jacques Rousseau. Un cadre qui le destine aux idées nouvelles et l'écartera du camp conservateur ou réactionnaire. "Ses lectures font de lui un héritier du siècle des Lumières. De ce point de vue, il ressemble à sa génération", poursuit l'historien. "Plus tard, Napoléon n'oubliera pas que ce qui l'a construit ce sont les principes de 1789 et qu'on ne reviendra pas dessus", ajoute Pierre Branda, qui vient de publier Napoléon à Sainte-Hélène.

Celui qui ne mourrait pas pour des idées

Il ne faudrait pas verser dans l'excès inverse et faire de Napoléon Bonaparte un ardent défenseur de la cause démocratique. Si sa trajectoire l'amène à être un rempart face à la contre-Révolution c'est que sa carrière a davantage à gagner dans cette société en mutation. Il conçoit d'ailleurs le plus grand mépris pour les mouvements populaires de sa jeunesse. "Il n'a pas de sympathie pour les principes politiques de la Révolution française. Il n'aime pas la liberté, il préfère le mérite à l'égalité. Pour lui, la Révolution a été le délire commun de gens qui ne possédaient rien et de gens qui ne faisaient que parler", trousse Patrice Gueniffey. Son confrère plussoie, notant que Napoléon n'est pas homme à s'immerger dans le débat d'idées: "Il déteste les idéologues".

Qu'on examine le général Bonaparte faisant la pluie et le beau temps au nom de la République française en Italie tout en s'affranchissant de ses consignes, ou son règne ultérieur de Premier consul et d'empereur, le constat qui s'impose est le même: c'est un pragmatique, voire un opportuniste. "Il n'irait pas se faire tuer pour des idées", sourit Patrice Gueniffey: "C'est aussi ce qui va lui permettre de réussir, car sinon il aurait été trop attaché à un parti".

C'est au sortir d'un coup d'Etat un brin chaotique conduit les 18 et 19 brumaire de l'an VIII (traduire, en grégorien, les 9 et 10 novembre 1799) que Napoléon Bonaparte prend les rênes de l'Etat. Il accèdera au titre d'empereur en 1804 via un plébiscite.

Un deal, pas de doctrine

Il arrive aux Tuileries sans idées préconçues sur la manière d'utiliser le pouvoir, mais il applique aussitôt une feuille de route dont les grands axes constitueront toujours l'alpha et l'omega de sa politique. Ce programme doit peu à sa vision personnelle. "En fait, un deal se conclut en brumaire. On lui accorde le pouvoir absolu mais sous quelques conditions: il doit empêcher la restauration des Bourbon, conserver la Belgique et la rive gauche du Rhin dans le territoire français, et garantir la vente des biens nationaux", résume le biographe.

Les biens nationaux, cet ensemble de propriétés du clergé et de l'aristocratie confisquées puis revendues à la bourgeoisie et aux paysans prospères, sont la grande affaire de la Révolution. Situer le phénomène Napoléon sur l'échiquier politique implique d'ailleurs d'identifier les soutiens de son régime parmi les Français. "Les paysans-propriétaires l'apprécient car il sanctifie la vente des biens nationaux. Sa base sociale est aussi constituée par l'armée et une large part du monde ouvrier auquel il donne du travail", liste Pierre Branda.

Napoléon conjugue encouragements à l'industrie et conservatisme social cependant. C'est lui qui réinstitue le livret ouvrier permettant à la police de contrôler leurs déplacements. Napoléon joue en permanence sur deux tableaux, car il cherche à brasser large. "Il dit très tôt: 'Ma loi, c'est celle de la majorité'. Pour triompher politiquement, il veut le plus grand nombre avec lui", appuie l'auteur de Napoléon à Sainte Hélène qui y voit une forme de souplesse du personnage: "Sa seule idéologie, c'est lui-même. À la guerre, il ne s'encombre pas d'équipage, et en politique, il n'a pas d'a priori. Pour que les choses avancent, il se dit qu'il ne faut pas d'exclusive, de position figée".

Taches indélébiles

Ce calcul permanent bute contre un écueil. L'amoralité politique assumée par Napoléon en fait aujourd'hui un produit passé de saison. Les deux cents ans qui nous séparent de sa mort ont avivé certains souvenirs qui apparaissent aux consciences modernes comme des taches indélébiles et rédhibitoires: le cynisme d'un pouvoir personnel jailli de la première expérience démocratique française, des épisodes sanguinaires comme le massacre de Jaffa.

Surtout, le rétablissement de l'esclavage en 1802 résiste de plus en plus à toute contextualisation dans les têtes et s'affirme désormais comme un crime, ou du moins pour les points de vue les plus indulgents une faute politique. Il ne trouve plus, bien entendu, d'avocat sur ce point.

Certes, Patrice Gueniffey fait son travail d'historien en rappelant que le rétablissement de l'esclavage s'explique par la paix d'Amiens, conclue avec les Britanniques en 1802, qui exigeait le retour à l'ordre des choses tel qu'il se présentait dix ans auparavant. Avant, donc, son abolition en 1794 dans une partie seulement des colonies. Certes, il remarque que ce rétablissement bénéficie alors d'un très large consensus au sein des élites politiques et économiques françaises. Mais l'universitaire souligne:

"On peut lui reprocher de s'être engagé à ne pas rétablir l'esclavage là où il avait été aboli - en l'occurrence en Guadeloupe et à Saint-Domingue - et d'être revenu sur sa parole. On peut aussi lui reprocher d'avoir été indifférent au versant moral de la question".

Un talent certain pour les plans de table

Malgré ces violences inséparables du legs napoléonien, son gouvernement suit comme seule boussole la nécessité d'apaiser une société fracturée. Les grandes oeuvres de Napoléon en témoignent: le Concordat redonne sa place à la religion dans un pays majoritairement croyant, sans pour autant lui conférer sa puissance de naguère, et le Code civil fixe le changement révolutionnaire dans le droit. Si le Concordat est une option personnelle que le Premier consul doit même imposer à son entourage, l'idée d'un Code civil occupe les esprits depuis l'Ancien régime.

Là encore, les convictions de l'homme comptent moins que le sens politique du dirigeant. On puise les auteurs du Code civil, les membres du Conseil d'Etat nouvellement créé, chez les anciens conventionnels comme chez les fonctionnaires de Louis XVI. Régicides et émigrés ralliés ou assimilés s'asseyent à une même table pour rédiger les articles de loi.

"Napoléon sait prendre les gens selon leurs capacités, peu importe ce qu'ils ont fait. Il reste extérieur aux événements . La seule chose qui l'intéresse c'est de savoir si ces gens pourront le servir... et s'il pourra les réveiller à 3h du matin pour les faire travailler", décrit Patrice Gueniffey qui en tire un enseignement: "Il a un rapport instrumental aux personnes".

Renversement

Au cours de ses dernières années, en exil, Napoléon tient cependant son rôle politique. Il porte des jugements très durs sur la Restauration et cultive une vraie popularité dans les milieux libéraux... notamment en Angleterre. Dans la première partie du XIXe siècle, on n'est d'ailleurs pas loin d'en faire un progressiste, mais l'évidence se renverse bientôt.

"Les désillusions de la Restauration puis de la Monarchie de Juillet poussent son souvenir à gauche, car il rappelle la gloire patriotique et aussi une époque où des gens partis de rien pouvaient monter très haut. Mais le coup d'Etat de son neveu (le futur Napoléon III, NDLR) le 2 décembre 1851 le fait basculer à droite. Il y a cette fois un fossé sanglant entre la gauche et la tradition bonapartiste", tranche Patrice Gueniffey.

Récupéré par un camp puis l'autre, Napoléon a finalement été délaissé par les deux. Pas républicain pour un sou, sa raison l'a poussé à coller à la Révolution. Indifférent à la religion voire incroyant, il est le père du Concordat. Napoléon, agrégateur de talents venus de bords opposés, est parti sans laisser d'adresse à la postérité. Un trait qui distingue radicalement le despotisme de cet homme du XVIIIe siècle - qui a obsédé le XIXe - d'un XXe si idéologisé. Et représente un déroutant défi pour notre époque qui rechigne à séparer politique, histoire et morale.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV