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"Haine anti-flic" vs. violences policières: le dialogue est-il possible?

Face-à-face entre les forces de l'ordre et des manifestants le 1er mai 2016.

Face-à-face entre les forces de l'ordre et des manifestants le 1er mai 2016. - Miguel Medina - AFP

Du côté des manifestants comme des forces de l'ordre, les crispations se figent alors que les violences se multiplient à chaque manifestation contre la loi Travail.

Depuis des semaines, au rythme des manifestations contre la loi Travail ou des rassemblements du mouvement citoyen "Nuit Debout", Paris et plusieurs grandes villes françaises sont le théâtre de scènes de batailles urbaines. Avec un bilan assez lourd: en deux mois, plus de 1.000 personnes ont été interpellées, quelque 300 policiers et gendarmes blessés, tout comme des centaines de manifestants, dont un étudiant qui a perdu l'usage de son oeil à Rennes.

Du côté des manifestants, on dénonce des violences policières et un comportement des forces de l'ordre qui pousserait à l'affrontement. Du côté policier, on s'indigne d'"attaques calomnieuses" à l'encontre de "policiers mobilisés pour assurer la protection de toute la population". Face à cela, le syndicat de police Alliance, suivi par Unité SGP FO-Police, a appelé à une manifestation le 18 mai pour dire "stop à la haine anti-flic".

"Comment est-on passé d'un amour tonitruant pour les forces de l'ordre à un désamour tonitruant?", s'interroge le président d'honneur de Ligue des droits de l'Homme, en faisant référence à la vague de sympathie pour les policiers et gendarmes qu'avaient provoquée les attentats de janvier 2015. Pour Michel Tubiana, c'est cette question centrale qu'il faut poser si on veut éviter d'aller plus loin encore dans l'escale de violences.

"Un problème de commandement du maintien de l'ordre"

Selon cet historique de la LDH, l'appel à manifester des syndicats policiers "positionne les choses en noir et blanc sans s'interroger sur les causes" et va dans le sens d'un "affrontement brutal". La LDH, elle, se dit "prête à discuter avec eux", appelant à "une table ronde", qui réunirait ses représentants et ceux des syndicats policiers, mais aussi les principaux syndicats de travailleurs et étudiants à l'initiative des mobilisations contre la loi Travail.

Tout en condamnant les comportements violents qui visent les forces de l'ordre, tels des jets de pavé ou de cocktails molotov, Michel Tubiana dénonce "un problème de commandement du maintien de l'ordre". Il pointe des "erreurs et incompétences manifestes", citant en exemple le fait d'"isoler une partie du cortège" ou de "laisser faire des casseurs" comme cela a pu être observé pendant la manifestation du 1er mai.

La LDH, qui a reçu entre 15 et 20 vidéos amateurs montrant des violences policières, a demandé la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire pour faire la lumière là-dessus. Un moyen aussi de "donner un signal fort aux uns et autres", selon son président d'honneur.

"Les policiers interviennent trop vite"

La LDH n'est pas la seule à remettre en cause la stratégie des forces de l'ordre. Eric Sueur, secrétaire du syndicat enseignant FSU en Ile-de-France, a ainsi livré au Monde un témoignage allant dans le même sens:

"Le 28 avril, on s’est retrouvés face à des gaz lacrymogènes comme on n’en avait pas reçu depuis le début. La police a des stratégies qui ne nous paraissent pas claires, lorsqu’elle traverse le cortège ou que des policiers en civil viennent à l’intérieur dans un cadre flou."

"C'est une stratégie offensive globale contre les manifestants, qui ne cible pas spécifiquement les 'casseurs'", analyse de son côté le sociologue Laurent Mucchielli, interrogé par l'Agence France-Presse. Le chercheur au CNRS estime encore:

"Les policiers sont trop visibles, trop près des manifestants, ils interviennent trop tôt: leur attitude contribue à augmenter les tensions."

Mobilisés 17 à 20 heures d'affilée

Face à toutes ces remises en question, une source policière a expliqué à l'AFP:

"L'idée est d'éviter au maximum le corps-à-corps, d'où l'usage de gaz lacrymogènes qui permettent de disperser sans aller au contact. Et d'encadrer la manifestation, en tête, en queue et sur les côtés du cortège, pour éviter les dégradations."

Cette même source pointe une nouvelle difficulté: les casseurs ne sont plus forcément en fin de cortège et les violences n'attendent pas la fin de la manifestation pour éclater. Alors que les forces de l'ordre doivent faire face au contexte particulier de l'état d'urgence et à un cumul de mouvements sociaux, la préfecture de police de Paris parle d'une "situation inquiétante".

"Il n'est pas rare de mobiliser les forces 17 à 20 heures d'affilée: la fatigue s'accumulant, le risque de blessures et d'incident augmente", a expliqué à l'AFP un haut cadre de l'institution. Le préfet de police de Paris, Michel Cadot, l'a lui-même reconnu: "Nous atteignons un peu les limites".

Ma. G. avec AFP