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Vague de froid: la France est-elle capable de sortir tous ses SDF de la rue?

Un sans-abri à Lyon, en janvier 2017.

Un sans-abri à Lyon, en janvier 2017. - PHILIPPE DESMAZES / AFP

La chute des températures va de nouveau imposer dans le débat public la question des personnes sans domicile fixe. La France est-elle capable de ne laisser personne dormir dehors?

Un pays où personne ne dort dehors est-il possible? Alors qu’une vague de froid s’abat pour dix jours sur la France, le défi d’un "objectif zéro SDF" resurgit. C’était le sens d’une prise de position d’Emmanuel Macron en juillet dernier. Mais il suffit de longer n'importe quelle rue pour constater que la question est très loin d’être réglée. Pour autant, cela ne veut pas dire que la mission est impossible. Selon Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé-Pierre, "à l’échelle d’un pays aussi riche que le nôtre, c’est tout à fait réaliste d’imaginer pouvoir régler ce problème en quelques années".

Evidemment, si c’était si simple, il y a longtemps que le problème serait réglé. Détail important: sur les 143.000 sans domicile fixe recensés par l’Insee en 2012, 20.000 à 25.000 personnes dormiraient chaque nuit dehors, les autres étant pris en charge dans des centres d’hébergement d’urgence ou des hôtels.

Selon le ministère de la Cohésion des territoires, 145.800 places étaient ouvertes au 14 février, soit 10.000 de plus que l’année dernière. C’est "plus qu’il n’y en a jamais eu", assure le ministre Jacques Mézard lors d’une séance de questions au gouvernement au Sénat. Mais "si c’est pour héberger toutes les personnes qui appellent, on n’est passez doté. Il y a énormément de refus de la part du 115, voire des gens qui n’ont même personne au bout du fil", répond de son côté Manuel Domergue.

"On redécouvre le sujet chaque année en urgence"

A la Fondation Abbé-Pierre, on regrette "une approche au thermomètre du sans-abrisme", qui conduit à ne s’intéresser au sort des plus démunis que dans l’urgence: "Comme on redécouvre le sujet chaque année en urgence, on est amené à trouver des solutions en urgence", insiste Manuel Domergue. La solution? Une politique structurelle fondée sur la théorie du "Logement D’abord", qui consiste à fournir aux plus fragiles un toit durable sans condition et de les accompagner dans leurs démarches de réinsertion. En Finlande, ce type de dispositif a permis de diviser par 2,5 le nombre de SDF en quelques années.

En France, le programme expérimental "Un chez-soi d'abord", lancé en 2011, s'en inspire largement et semble porter ses fruits. D'ici à 2022, il pourrait concerner 2000 personnes. Le principe est assez simple: plutôt que de loger dans l'urgence un SDF et d'espérer qu'il finisse par trouver un logement par lui-même, on considère qu'il vaut mieux lui donner un logement avant toute chose, puis l'aider à se reconstruire dans une démarche d'insertion.

C’est aussi le sens du "Plan quinquennal pour le Logement d’abord et la lutte contre le sans-abrisme 2018-2022", développé par le ministère de la Cohésion des territoires. Celui-ci se propose "d’orienter rapidement les personnes sans-domicile de l’hébergement vers un logement durable grâce à un accompagnement adapté, modulable et pluridisciplinaire". Il prévoit un objectif de production de 40.000 logements très sociaux par an dès 2018, l’ouverture sur cinq ans de 10.000 places en pensions de famille pour les personnes isolées en situation d’exclusion, et la création sur cinq ans de 40.000 places supplémentaires pour les personnes les plus précaires dans le parc locatif privé, grâce aux dispositifs d’intermédiation locative.

"Une incohérence très forte"

Sur le papier, la démarche séduit les associations, qui saluent le fait que l’Etat se soit décidé à traiter le problème sur le long terme, plutôt que se résoudre à traiter l’urgence. Dans le cadre d’une déclaration de manifestation d’intérêt, plus de 40 territoires (villes, agglomérations…) ont déjà envoyé au ministère un dossier pour la mise en œuvre rapide du plan Logement. Mais seulement 15 seront retenus, pour un budget total de 10 millions d’euros. "Qu’est-ce qu’on fait avec ça? Rien", répond Manuel Domergue.

De fait, l’objectif de trouver un logement à chaque SDF a évidemment un coût. Et aujourd’hui, "il y a une incohérence très forte qui un jour ou l’autre peut rendre impossible la réalisation du plan Logement d’abord". "Les deux grands outils du logement d’abord en France ne sont pas des outils innovants: ce sont les APL et le parc social (les HLM)", assure Manuel Domergue. "Mais allez demander derrière aux bailleurs sociaux d’accueillir des pauvres et de les accompagner, alors qu’on leur pique 1,7 milliard d’euros en 2018 et que ça va recommencer chaque année... Ils sont vent debout! Pour que fonctionne le Logement D'abord fonctionne, il faut mettre tout le monde autour de la table".

Antoine Maes