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Ligne Rouge - Coronavirus, les erreurs françaises

Le Covid-19 a tué au moins 29.600 personnes en France depuis son arrivée dans l'Hexagone. Alors que le pays a repris le cours de sa vie, des questions sur la gestion de crise se posent.

La France aurait-elle pu mieux gérer la crise du Covid-19? Alors que le pays reprend le cours de sa vie, un nouveau spectre hante l’exécutif, celui d’une judiciarisation de ce marasme sanitaire. A ce jour, 86 plaintes ont déjà été déposées devant la Cour de justice de la République, comme celle portée par l’avocat Fabrice Di Vizio. Il assure représenter un collectif de 600 médecins, dont trois accusent directement Agnès Buzyn, Edouard Philippe et Olivier Véran.

"Ils reprochent au gouvernement de les avoir mis volontairement en danger, probablement pour des motifs électoraux. C’est par choix délibéré qu’ils ont été envoyés dans une guerre que l’on savait mortelle", avance le conseil.

Dans sa plainte, l’avocat se base sur les déclarations faites par l'ancienne ministre de la Santé au Monde, le 16 mars dernier. "Elle savait que ça allait flamber", soutient-il. Face à ces accusations, les autorités rétorquent que le monde entier a été pris de court par la violence et l’ampleur de l’épidémie. Alors, que savait vraiment l’exécutif?

La difficulté de remonter les chaînes de transmission

Officiellement, le 10 décembre 2019, une première malade chinoise développe les symptômes d’une pneumonie encore inconnue. Il s'agit d'une vendeuse sur le marché de fruits de mer de Wuhan. Au meme moment, le chef du service de réanimation à l’hôpital de Garches apprend, par des collègues chinois, qu’il se passe quelque chose d’inhabituel à Wuhan.

"Avant les fêtes de fin d’année, des collègues ont annulé une conférence annuelle pour apporter de l'aide à Wuhan. Ils m’expliquent que la situation est telle qu’ils sont olbligés d’être plusieurs centaines à aller dans cette ville en renfort face à l’épidémie", raconte à l'équipe de Ligne Rouge de BFMTV le professeur Djillali Annane.

La communauté scientifique est donc au courant qu’il se passe quelque chose mais rien ne filtre encore. A Genève, l’OMS surveille de près l’arrivée de toute nouvelle maladie. "Vers mi-janvier, on a su que des gens contractaient la maladie sans avoir été au marché de Wuhan, mais ils avaient été en contact avec des gens qui s'y trouvaient. Au départ, ça a été très difficile de remonter les chaines de transmission", détaille le docteur Sylvie Briand, à la tête du département des risques pandémiques.

La part de responsabilité de la Chine

Le 11 janvier, la mort d’un premier patient chinois tombe comme un couperet et en France, la crainte de l'arrivée du virus se répand comme une traînée de poudre. A l’université de Clermont-Ferrand, l’épidémiologiste Laurent Gerbaud qui dirige le pôle de santé publique, sait que le réflexe numéro 1 contre les maladies respiratoires, c’est le masque.

"Le 15 janvier, j’ai réuni l’équipe du service de santé pour leur demander quel était le stock de protection individuelle qu’on avait parce qu'il était évident que ce qui se passait en Chine allait nous arriver. On se rend compte qu’on a que des masques de 2010 qui sont donc périmés. On en commande mais le pharmacien nous dit qu’il n’y a plus de masques chez les grossistes répartiteurs. Cela montre que je n’étais pas le seul à penser comme ça", nous livre-t-il, affirmant avoir fait part de la pénurie de masques à l’Agence régionale de santé. Une alerte restée sans réponse.

Le 20 janvier, le monde apprend la transmission humaine du coronavirus: rien n’empêche au virus de faire le tour de la Terre. Dans la foulée, l'OMS convoque une réunion de gestion de crise. Mais il y a comme un hiatus, l’épidémiologiste qui s’exprime par visioconférence est étonnamment rassurant. Pourtant, à la sortie de la réunion, les médias révèlent que Wuhan a décidé de s’autoconfiner. Une nouvelle question se pose alors: le régime chinois partage-t-il tout ce qu’il sait de la maladie ?

Pour le géopolitologue Bruno Tertrais, "la Chine a une responsabilité dans la gravité de cette crise. Il n’y a aucun doute sur le fait que les mensonges et les retards chinois ont très largement contribué au retard avec lequel les autorités européennes ont pris conscience de l’ampleur de ce qui pouvait se passer". De facto, le 24 janvier, Agnès Buzyn assure que "le risque d’importation du virus depuis Wuhan est modéré". Pourtant, le 31 janvier, le nombre de cas en Chine est multiplié par 80, et des cluster de malades sont détectés dans l’Oise et en Haute-Savoie.

Hiatus entre la perception de l'exécutif et celle des médecins

Le 14 février, Buzyn se fait plus alarmiste et annonce l’arrivée imminente de l’épidémie. Mais pour l’exécutif, il semble y avoir une autre priorité: les municipales. La ministre de la Santé s’engage à la derniere minite dans la course à la mairie de Paris et est remplacée par Olivier Véran qui actionne le stade 1 de plan de pandémie grippal neuf jours plus tard. Mais dans les faits, le plan n’est pas appliqué à la lettrre et trois jours plus tard, Lyon reçoit 3000 supporters de foot de la Juventus de Turin pour un match de la Ligue des champions. Pour le docteur Marcel Garrigou-Grandchamp, le constat est sans appel:

"Quand j’analyse les chiffres de l’ARS, je constate que 15 jours après le match, il y a eu une augmentation nette du nombre de cas diagnostiqués, et 15 jours plus tard encore, une accélération du nombres d’entrées en réanimation et de décès", tance-t-il.

Quand le premier mort est recensé à Crépy-en-Valois, Olivier Véran déclare qu'"une nouvelle étape est franchie, nous passons en stade 2. Nous devons freiner la diffusion du virus". Mais dans certaines régions, le sentiment que les mesures prises ne sont pas à la hauteur de la vague qui est en train de déferler persiste. Dans le Grand Est, le président de région Jean Rottner assiste à l'engorgement des services d’urgences et estime que l’Etat ne réagit pas assez.

"Malheureusement, début mars, on est plusieurs à constater sur le terrain que le virus circule vite et qu’il y a des patients graves. On a du mal à comprendre ce décalage entre la facon dont le gouvernement percoit situation et celle dont nous la vivons", ajoute le Pr Djillali.

"Choix politique"

De leur côté, les soignants fulminent: la France ne dispose pas de stocks assez conséquents de masques et d'équipements de protection. Par ailleurs, la stratégie francaise des tests interroge: la doctrine est de tout faire passer par l’institut Pasteur alors qu'il "aurait fallu d’emblée permettre à plus de laboratoires de réaliser un test", estime le professeur Djillali. Des laboratoires vétérinaires se sont même manifestés pour apporter un complément de production pour ces tests, mais l’Etat ne leur en a jamais commandé.

"C’est un choix politique clair de ne pas tester en France. Idem pour les masques. Il y a eu une forme de suffisance", tranche Jean Rottner.

Le 13 avril, Emmanuel Macron a finalement reconnu que le pays n’était pas assez préparé à cette crise qui a tué 29.600 personnes en France. Reste à savoir si cet aveu sera suivi d'effets.

Une enquête signée Quentin Baulier, Alexandre Funel et Léa Delfolie avec Ambre Lepoivre