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Les féminicides, c'est "chaque année, l'équivalent de la tuerie du 13-Novembre"

Archives - "Un féminicide tous les trois jours. Stop!" dénonçait cette manifestante le 29 septembre dernier place de la République à Paris.

Archives - "Un féminicide tous les trois jours. Stop!" dénonçait cette manifestante le 29 septembre dernier place de la République à Paris. - Zakaria ABDELKAFI / AFP

Alors que le gouvernement vient d'annoncer que 109 femmes avaient été tuées par leur conjoint en 2017, la mère d'une jeune femme poignardée par son ex-conjoint en mars 2017 témoigne.

En mars 2017, Hélène Kahn a été tuée par son ex-compagnon, qu'elle venait de quitter. Mais ce crime est "invisible" selon sa mère, qui demande qu'on arrête de se cacher derrière des chiffres, pour ne pas "oublier les victimes".

Cent neuf femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2017 (14 de moins qu'en 2016), a annoncé lundi le gouvernement, soit près d'une tous les trois jours. Un chiffre d'une "régularité glaçante", a commenté la secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes-hommes, Marlène Schiappa.

"Petite bagarre d'amoureux"

Hélène Kahn, qui s'apprêtait à fêter ses 30 ans le 8 novembre, était propriétaire d'un centre équestre en périphérie de Reims. Elle a été tuée le 22 mars 2017 au petit matin près des écuries où elle débutait sa journée.

"Son ex lui a asséné deux coups de couteau dans le coeur, il ne lui a laissé aucune chance", témoigne sa mère Annick Gauthier, qui se bat aujourd'hui pour "une meilleure reconnaissance des victimes de féminicides".

Le féminicide, défini par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) comme l'homicide volontaire d'une femme au motif qu'elle est une femme, "n'est pas qu'un chiffre annuel, c'est beaucoup de victimes, y compris collatérales, qu'on oublie", plaide cette Rémoise de 56 ans. "Quand est-ce qu'on va réagir au fait que 130 femmes sont tuées chaque année, l'équivalent de la tuerie du 13-Novembre?", s'indigne-t-elle, avec en tête les 123 féminicides de 2016.

Jamais il n'avait été violent auparavant

La blonde Hélène, grands yeux clairs, était passionnée de chevaux et avait racheté ce centre avec sa mère six mois plus tôt. Elle gérait les cours et la trentaine de chevaux et poneys, et sa mère l'administratif. "Notre magnifique rêve était devenu concret. Mais elle n'a pas eu le temps d'en profiter", regrette Annick Gauthier.

Le jour du drame, l'arrivée du palefrenier qui appellera immédiatement les secours n'y changera rien: elle succombe quelques minutes plus tard au côté de son employé tandis que son agresseur prend la fuite.

Interpellé peu après, cet homme de 45 ans au casier vierge a été mis en examen pour "assassinat" et placé en détention provisoire. Son procès est prévu en 2019. Selon la mère d'Hélène, jamais pendant leurs trois années de relation il n'avait été violent. Mais depuis leur séparation, principal facteur déclenchant des homicides conjugaux, son comportement avait changé et elle en avait peur.

Quinze jours avant sa mort, elle avait déposé plainte pour violation de domicile car il s'était introduit chez elle en brisant une vitre. "Cela n'a pas vraiment été pris au sérieux", regrette Annick Gauthier. "Les gendarmes y ont vu une 'une petite bagarre d'amoureux'".

"Dispute conjugale, drame passionnel ou familial"

Au-delà de son "cas personnel", cette mère de famille, qui était présente en octobre au rassemblement parisien contre les violences conjugales organisé par Muriel Robin, veut agir pour "qu'il n'y ait pas d'autre Hélène". Elle aimerait aussi qu'on bannisse les termes "dispute conjugale, drame passionnel ou familial" lors du traitement médiatique et judiciaire de ces faits.

"Une femme qui vient déposer plainte, c'est toujours parce qu'elle se sent en danger. Il ne faut plus qu'on la laisse repartir chez elle sans que quelque chose soit enclenché", plaide-t-elle, en appelant "à une action concertée des politiques, des magistrats et des forces de l'ordre".
"Moi la première, avant je lisais 'il tue son ex et se suicide' ou 'elle rate les crêpes et se prend quatre baffes' sans réagir. Aujourd'hui, je sais le mal que ça peut faire et à quel point ça minimise les faits", ajoute la quinquagénaire, qui a vu le visage de sa fille "placardé en Une du journal local trois jours de suite".

Annick Gauthier a revendu récemment le centre équestre: "Trop dur de continuer sans elle et de revoir tous les jours le lieu où elle a été tuée". "Elle nous manque atrocement", murmure-t-elle. 
Jeanne Bulant avec AFP