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Le mouvement des gilets jaunes peut-il s'arrêter?

Des gilets jaunes sur un rond-point à Saint-Etienne, le 11 décembre 2018.

Des gilets jaunes sur un rond-point à Saint-Etienne, le 11 décembre 2018. - Jean-Philippe Ksiazek - AFP

Alors qu'Emmanuel Macron a annoncé une série de mesures sociales lundi soir, lors de son allocution télévisée, certains gilets jaunes ne cachent pas leur insatisfaction et veulent poursuivre le mouvement. Et ce malgré l'attentat survenu mardi soir à Strasbourg.

"Il faut savoir arrêter une grève dès que la satisfaction a été obtenue". La phrase est de l'ancien secrétaire général du Parti communiste, Maurice Thorez. Le 11 juin 1936, celui-ci s'adresse aux ouvriers afin de leur demander de reprendre le travail, après la signature des accords de Matignon par le gouvernement de Léon Blum, qui entérinent les congés payés et la semaine de 40 heures. Depuis, la phrase refait régulièrement son apparition dans la bouche des hommes politiques pour appeler à la fin d'un mouvement de grève. 

Lundi soir, Emmanuel Macron a tenté de calmer la colère des gilets jaunes en annonçant une série de mesures sociales, parmi lesquelles une hausse de 100 euros du Smic. Mais ces gestes vont-ils être suffisants pour stopper la mobilisation des gilets jaunes, qui a commencé il y a près d'un mois? Rien n'est moins sûr. Des appels à poursuivre le mouvement ont été lancés en début de semaine, tandis que le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a appelé à un "acte 5" de la mobilisation pour le samedi 15 décembre. 

Et les tragiques événements survenus à Strasbourg mardi soir, lorsqu'un homme a ouvert le feu sur le marché de Noël, faisant trois morts selon un dernier bilan, et à Avignon dans la nuit de mercredi à jeudi, lorsqu'un gilet jaune a été mortellement percuté par un poids-lourd, pourraient ne pas changer la donne. Même si plusieurs voix s'élèvent ce jeudi, au sein du gouvernement, mais aussi chez les CRS, pour appeler les gilets jaunes à ne pas manifester le 15 décembre.

De la difficulté de passer à autre chose

Si les gilets jaunes venaient à mener une cinquième journée de mobilisation nationale ce week-end, la question d'une sortie d'action de ce mouvement viendrait réellement à se poser.

Pour le sociologue Albert Ogien, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l'Ehess, le président de la République aurait pu évoquer lundi soir, au cours de son allocution, la tenue un référendum, ce qui aurait peut-être permis aux gilets jaunes de passer à autre chose.

"Il n'a pas fait ce geste politique qui aurait pu casser le mouvement en donnant aux gilets jaunes l'occasion de réfléchir à autre chose", fait remarquer Albert Ogien, contacté par BFMTV.com.

Lundi, lors de sa prise de parole très attendue, Emmanuel Macron s'est en effet contenté d'annonces sur le pouvoir d'achat, ce qui divise fortement au sein des gilets jaunes. Si certains n'ont pas caché leur insatisfaction, d'autres, comme les "gilets jaunes libres", la frange modérée du mouvement, ont appelé à une trêve au regard de la "porte ouverte" par le président. "Maintenant il faut sortir de cette crise", car "on ne peut pas passer le reste de notre vie sur des ronds-points", a ainsi estimé mardi Jacline Mouraud, l'une des porte-parole de cette branche. 

L'effet routinier de la mobilisation

"Dans la mesure où Emmanuel Macron ne leur a pas donné cette autre occupation, les manifestants vont rester sur les ronds-points", analyse de son côté Albert Ogien. Et ce d'autant plus que la mobilisation en régions s'est transformée en un rendez-vous festif, où divers profils - retraités, chômeurs, salariés, hommes, femmes - se relaient toute la journée et toute la semaine.

"Les gilets jaunes se retrouvent toute la semaine dans une ambiance sympathique. Il y a l'installation d'une routine dans l'occupation de ce lieu: on s'y trouve bien, en discutant. C'est aussi une manière de rompre le quotidien. Cette ambiance pousse à continuer l'action, d'autant plus qu'elle est peu coûteuse pour les manifestants", explique Albert Ogien. 

L'importance du dialogue local 

Cette semaine est cruciale pour la suite du mouvement, notamment à l'échelle locale. "Toute la question va désormais être de savoir si les gilets jaunes vont parvenir à s'organiser. Il va donc y avoir toute une action sur le terrain, et la suite va beaucoup dépendre de la parole qu'apporteront les maires aux gilets jaunes mobilisés sur les ronds-points", fait valoir le sociologue. 

"A l'époque glorieuse des syndicats, on arrêtait les grèves sur des succès. Depuis, les mouvements s'arrêtent lorsqu'ils ont obtenu quelque chose: le départ d'un patron, un plan social favorable, etc...", rappelle encore Albert Ogien.

"Dans le cas d'une grève, le salarié lâche son poste de travail. Avec les gilets jaunes, il y a une vraie inconnue sociologique, on ne sait pas si les gens mobilisés sur les ronds-points sont chômeurs, retraités, actifs. C'est pour cela que ça peut durer encore des semaines, sauf si une tempête ou un coup de froid venaient à tout interrompre subitement", ajoute-t-il.

Du mouvement social au mouvement politique? 

Reste à savoir si, sur le long terme, le mouvement des gilets jaunes perdurera sous une autre forme, celle d'une formation politique par exemple. L'idée a déjà fait du chemin chez les manifestants, puisqu'une ébauche de structure du mouvement est en train de naître, avec notamment la présentation d'une liste aux élections européennes. Selon un sondage Ipsos pour le JDD, si le scrutin s'était tenu le 9 décembre, la liste "gilets jaunes" aurait recueilli 12% des voix.

"C'est une idée qui nécessite un peu de décantation. Le corps central du mouvement pourrait décider d'entrer au Parlement, pour obtenir ce qu'il veut. Mais cela nécessite que les extrêmes qui existent au sein même des gilets jaunes en soient exclus, car les appareils politiques marqueraient leur mécontentement. Il faut donc que les gilets jaunes se mettent d'accord entre eux en interne, pour parvenir à se représenter eux-mêmes", explique Albert Ogien. 

Mais avant même toute idée de structuration du mouvement, il faut aussi et avant tout que les gilets jaunes acceptent de rentrer en politique, une sphère que nombre d'entre eux rejettent en raison de son "élitisme". 

Adrienne Sigel