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L'interdiction de manifester fait un tollé dans la classe politique

Un manifestant au milieu des gaz lacrymogènes le 19 mai à Nantes lors d'une journée de mobilisation contre la loi Travail.

Un manifestant au milieu des gaz lacrymogènes le 19 mai à Nantes lors d'une journée de mobilisation contre la loi Travail. - Jean-Sébastien Evrard - AFP

"Une faute historique". Les politiques de gauche n'ont pas manqué de dénoncer la décision prise par la préfecture de Paris d'interdire la manifestation contre la loi Travail annoncée pour jeudi. A droite, les réactions sont partagées.

La décision était attendue et n'a pas manqué de faire réagir au sein de la classe politique. Le préfet de police de Paris a annoncé ce mercredi l'interdiction de la manifestation contre la loi Travail que voulaient organiser jeudi à Paris les syndicats opposés au projet du gouvernement. L'arrêté d'interdiction doit être pris dans la journée, a précisé la préfecture.

Colère de la gauche. Au sein même du Parti socialiste, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l'interdiction. Cette décision est "un acte extrêmement grave", a estimé la députée PS Aurélie Filippetti, pour qui les frondeurs "garde(nt) la possibilité" de déposer une motion de censure de gauche en cas de nouveau 49-3 en deuxième lecture à l'Assemblée.

Karine Berger, députée socialiste des Hautes-Alpes, a elle aussi dénoncé sur Twitter cette interdiction, estimant qu'elle ne reconnaissait plus ni son pays, ni son parti.

L'aile gauche du PS dénonce "une décision grave"

"Je craignais cette décision", a pour sa part réagi sur BFMTV Christian Paul, député de la Nièvre et l'un des chefs de file des "frondeurs" socialistes, évoquant une "faute historique". "C'est sans précédent sous la Ve République", s'est-il indigné.

"Je connais les contraintes du maintien de l'ordre dans Paris mais la liberté de manifester est fondamentale. C'est un pas qu'il ne fallait pas franchir. On sent bien que depuis huit jours, il y a une volonté de durcissement de la part du Premier ministre", a indiqué le député. 

L'ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira a également réagi, évoquant les "libertés publiques" qui "méritent plus d'efforts pour être sauvegardées".

Les écologistes indignés

Du côté des écologistes, c'est l'indignation. David Cormand, secrétaire national d'Europe écologie - Les Verts, a affirmé qu'il serait dans le cortège demain.

"Je suis extrêmement inquiet de la décision du gouvernement qui ajoute de la tension à celle qui existe déjà. C'est faire peser énormément de risques sur le climat social de notre pays."

"C'est aberrant sur le plan du droit et des valeurs, et désastreux", a pour sa part réagi l'ancienne ministre écologiste Cécile Duflot, qui a demandé la "suspension de l'examen de la loi travail" au Parlement.

La sénatrice EELV du Val-de-Marne Esther Benbassa s'est quant à elle interrogée sur les limites de la liberté de penser.

Julien Bayou, porte-parole du parti, a de son côté fustigé sur Twitter un acte "scandaleux".

L'extrême gauche révoltée

Une dizaine de partis de la gauche de la gauche ont convenu qu'ils seraient "derrière les syndicats" s'ils décident de manifester et ont appelé François Hollande à "revenir sur cette décision hallucinante", a indiqué Eric Coquerel, du Parti de gauche.

"On pensait que Valls et Cazeneuve reprendraient raison. C'est une décision irresponsable", a affirmé le conseiller régional d'Ile-de-France sur BFMTV. "Nous les appelons à revenir à la raison. Je serai demain dans la rue si les syndicats appellent à manifester."

Le secrétaire national du Parti communiste Pierre Laurent a fait part de sa "réaction de stupéfaction" face à cette décision "autoritaire et irresponsable". 

"On voit bien qu'elle ne résoudra pas le problème de violence des casseurs (...) et par contre vise à réduire au silence les manifestants qui eux souhaitent protester pacifiquement contre l'adoption de la loi Travail", a accusé le sénateur de Paris qui, interrogé sur ce qu'il fera jeudi, a répondu qu'il honorerait "tous les appels à la mobilisation pacifique qui seront lancés par les organisations syndicales".

André Chassaigne, chef de file des députés Front de gauche à l'Assemblée, a dénoncé un "gouvernement qui met tout en oeuvre pour porter des coups à la démocratie". Et se sent "blessé comme homme de gauche". Clémentine Autain, conseillère régionale d'Ile-de-France et porte-parole du mouvement de gauche radicale Ensemble, a également évoqué sa colère sur BFMTV. 

"Je suis révoltée, comment imaginer qu'un gouvernement de gauche puisse interdire une manifestation. Cela ne s'est pas vu depuis la guerre d'Algérie."

Jean-Luc Mélenchon, député européen du Parti de gauche, en appelle au chef de l'Etat.

"On aurait pu penser que, en jouant le pourrissement, le gouvernement arriverait à obtenir que le mouvement reflue. Pas du tout, ce n'est pas ça qu'il se passe. Donc il est temps pour François Hollande de dire stop. Il faut autoriser la manifestation et faire descendre la température, c'est la seule chose intelligente à faire."

Olivier Besancenot, lui, a parlé sur BFMTV de "violence politique" derrière cette décision. "On est chauds bouillants pour aller manifester, on sera nombreux à désobéir pour montrer notre détermination", a prévenu l'ancien candidat du NPA à la présidentielle.

"C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Le gouvernement va vraiment trop loin. Sur la question sociale s'ajoute la question démocratique. C'est du jamais vu. C'est une insulte d'une violence politique extraordinaire."

La guerre des gauches

La guerre des deux gauches est relancée. Didier Guillaume, président du groupe PS au Sénat et sénateur de la Drôme, est l'un des rares membres de la majorité à avoir défendu l'interdiction du défilé. Il a rappelé sur BFMTV le contexte actuel délicat.

"Nous sommes en état d'urgence, il y a des risques terroristes, il y a eu des images inacceptables. Dans ces conditions-là, il a fallu trouver dans le chemin de la raison un compromis, une manifestation statique pouvait être plus sécurisée."

Hugues Fourage, député PS de la Vendée, a également apporté son soutien au gouvernement. "La vraie solution, c'est celle de la sécurité. Il y aurait déni de démocratie s'il y avait une interdiction générale et absolue, ce n'est pas le cas. Les Français demandent au gouvernement d'assurer leur sécurité, le gouvernement prend ses responsabilités."

La droite partagée

Les réactions sont plus circonspectes à droite. Alors que plusieurs responsables des Républicains avaient demandé l'interdiction des manifestations, François Fillon, candidat à la primaire de la droite, a estimé que "la raison l'a emporté". Même réaction pour le député LR Thierry Solère, pour qui il s'agit d'une "décision que je comprends et que j'approuve à titre personnel".

"J'appelle la CGT à revenir à la table des négociations. On n'impose pas le retrait par la rue, ce n'est pas ça la démocratie".

Bruno Retailleau, chef de file des sénateurs LR, a estimé quant à lui que l'interdiction constituait "un aveu de faiblesse".

Marine Le Pen, la présidente du Front national, a dénoncé sur le réseau social une "atteinte grave à la démocratie", elle qui, pourtant, estimait encore il y a peu que toutes les manifestations devaient être interdites en période d'état d'urgence.

Même point de vue pour le député européen Florian Philippot, le numéro 2 du FN. Il a évoqué sur BFMTV "une atteinte à la démocratie", une "régression terrible".

"Cela vient après des atteintes à la liberté d'expression. Ce gouvernement recule en permanence. C'est une forme de démission, l'Etat reconnaît qu'il n'est pas capable d'assurer l'ordre. Une décision grave, qui montre que le gouvernement est gêné par l'ampleur de la mobilisation."

"Eviter les mêmes difficultés que la semaine dernière"

François Hollande a prévenu en conseil des ministres que tant que les conditions n'étaient pas réunies, l'autorisation de manifester ne serait pas accordée, a rapporté le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll.

Selon l'entourage de François Hollande, l'interdiction de la manifestation est "une décision de gestion opérationnelle de l'ordre public" et ne relève pas d'un "arbitrage" du président de la République.

"On a dit qu'il fallait éviter qu'il y ait les mêmes difficultés que la semaine dernière et qu'il fallait trouver le bon équilibre entre préservation des libertés et respect de l'ordre public. C'est sur cette base qu'il y a eu un dialogue entre la Préfecture de police, l'Intérieur et les organisations organisatrices, et que la décision a été prise", a-t-on précisé.

Les sept syndicats contestataires souhaitaient initialement défiler entre la place de la Bastille et la place de la Nation. Mais les autorités insistaient depuis lundi pour qu'ils choisissent une manifestation "statique" plutôt qu'un défilé, en invoquant des raisons de sécurité après les violences qui ont émaillé la manifestation nationale du 14 juin dans la capitale.

Les "représentants des syndicats refusant catégoriquement la tenue d'un rassemblement statique et formulant ensuite des propositions alternatives d'itinéraires" qui n'ont pu faire l'objet d'un consensus, le préfet de police "considère qu'il n'a pas d'autre choix que d'interdire la tenue de la manifestation", a indiqué la préfecture dans un communiqué.

C.H.A.