BFMTV

L'économiste Thomas Piketty  refuse la Légion d'honneur

L'économiste Thomas Piketty figure dans la promotion de la Légion d'honneur du 1er janvier.

L'économiste Thomas Piketty figure dans la promotion de la Légion d'honneur du 1er janvier. - Justin Sullivan - Getty Images - AFP

Thomas Piketty a annoncé jeudi refuser la Légion d'honneur.  L'économiste est nommé parmi Jean Tirole, Patrick Modiano et l'infirmière de MSF qui a eu Ebola.

L'économiste français Thomas Piketty, dont l'ouvrage Le Capital au XXIème siècle connaît un immense retentissement international, a indiqué à l'AFP "refuser (sa) nomination" pour la Légion d'honneur, officialisée jeudi au Journal officiel.

"Je viens d'apprendre que j'étais proposé pour la Légion d'honneur. Je refuse cette nomination car je ne pense pas que ce soit le rôle d'un gouvernement de décider qui est honorable", a déclaré M. Piketty, ajoutant: "Ils feraient bien de se consacrer à la relance de la croissance en France et en Europe."

C'est Geneviève Fioraso, secrétaire d'Etat à l'enseignement supérieur et à la recherche, qui avait proposé de décorer l'économiste. Dimanche après-midi, le secrétariat d'Etat a réagit auprès de BFMTV, expliquant avoir "souhaité rendre hommage au travail de recherche d'excellence mené au sein de l'école d'économie de Paris. Ce travail, qui bénéficie d'une renommée internationale, méritait d'être distingué par la République Française. Thomas Piketty, comme l'ont déjà fait, avant lui, certains récipiendaires, a la liberté d'accepter ou non cette distinction. Il a choisi de la refuser, ce dont nous prenons acte. L'excellence et la visibilité de son travail demeure."

Promesse de campagne

Thomas Piketty, un temps proche du Parti socialiste, critique régulièrement la politique menée par le président François Hollande. Il regrette, entre autres, que ce dernier ait enterré sa promesse de campagne d'une profonde réforme fiscale, dans le sens d'une plus grande progressivité de l'impôt, un projet ardemment défendu par l'économiste.

L'économiste figure, aux côtés de l'infirmière française de Médecins Sans Frontières contaminée par Ebola et désormais guérie, de l'écrivain Patrick Modiano, de l'économiste Jean Tirole ou encore de l'actrice Mimie Mathy, dans la promotion de la Légion d'honneur du 1er janvier, publiée jeudi au Journal Officiel. Il est nommé chevalier.

Jack Lang et Mimie Mathy

Plusieurs Français qui ont eu une reconnaissance internationale cette année figurent dans la promotion du Nouvel An. Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, a été promu officier tout comme Jean Tirole, prix Nobel d'économie 2014.

Artur Avila, lauréat de la médaille Fields 2014, la plus prestigieuse récompense en mathématiques, est fait chevalier là encore à titre exceptionnel puisque ce Franco-brésilien n'a que 35 ans.

Dans le domaine de la culture et de la communication, la soprano Mady Mesplé est élevée à la dignité de grand officier. Même chose pour l'homme d'affaires Pierre Bergé, président du conseil de surveillance du Monde. La réalisatrice Nina Campaneez, le journaliste Robert Namias et l'écrivaine psychanalyste Julia Kristeva sont promus commandeurs.

Jack Lang, actuel président de l'Institut du Monde Arabe et Bernard Murat, directeur du théâtre Edouard VII deviennent officiers. L'actrice Mimie Mathy, célèbre notamment pour la série télévisée Joséphine, ange gardien, est nommée chevalier, tout comme le chanteur Christophe, le guitariste Chico Bouchikhi fondateur du groupe des Gipsy Kings ainsi que l'écrivain Agnès Desarthe. Le réalisateur Jean Becker est, lui, promu officier.

Boris Cyrulnik, psychiatre, devient officier. Infirmière à l'Institut Curie, Isabelle Fromantin est nommée chevalier. Chez les politiques, l'ancien président du Sénat Christian Poncelet est nommé directement au grade d'officier. Dominique Bertinotti, ancienne ministre déléguée à la famille du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, est nommée chevalier.

de multiples précédents

Les refus de la Légion d'honneur ne sont pas rares. De La Fayette à Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, de Marie Curie à Brigitte Bardot, de Louis Aragon à Albert Camus ou à Claude Monet, des dizaines d'hommes ou femmes de lettres, scientifiques, politiciens, artistes, ou "anars" ont considéré cette "breloque" avec indifférence ou dédain. Certains s'en sont estimés indignes, plusieurs ont voulu protester contre le pouvoir, d'autres ont affirmé leur opposition de principe ou s'en sont moqué.

Georges Brassens en a même fait une chanson. Léo Ferré fustigeait "ce ruban malheureux et rouge comme la honte". A ceux qui la lui proposaient, l'écrivain Marcel Aymé répondit en 1949, dans un article, qu'ils pouvaient "se la carrer dans le train". Le compositeur Hector Berlioz, auquel l'Etat voulait payer une messe de Requiem avec le ruban rouge, au lieu de lui verser les 3.000 francs promis, s'écria: "Je me fous de votre croix. Donnez-moi mon argent!" Le comédien et humoriste Coluche avait prévenu: "Si on voulait me donner la Légion d'honneur, j'irais la chercher en slip pour qu'ils ne sachent pas où la mettre".

D'autres s'indignent de la "désacralisation" d'une distinction, injustement refusée ou distribuée "comme des médailles en chocolat", selon Geneviève de Fontenay, qui présida longtemps le comité des Miss France.

Philippe Séguin, premier Président de la Cour des Comptes, décédé en janvier 2010, ne voulut pas la recevoir, jugeant qu'elle aurait dû revenir à son père, mort en 1944 pour la France.

L'écrivain Bernard Clavel s'estimant indigne de "porter le même ruban que (son) oncle qui avait versé son sang pour son pays", préféra rester "dans le clan de ceux qui l'ont refusée, où, disait-il, je côtoie Berlioz, George Sand, Littré, Courbet, Daumier, Maupassant, Eugène Le Roy et Marcel Aymé".

En 2012, la chercheuse Annie Thébaud-Mony, spécialiste des cancers professionnels, avait refusé cette décoration pour dénoncer l'"indifférence" qui touche la santé au travail et l'impunité des "crimes industriels".

Deux "promus malgré eux" du 14-Juillet 2010, Jacques Bouveresse, titulaire d'une chaire de philosophie au Collège de France, et l'organiste et compositeur Jean Guillou ont décliné sèchement la distinction.

En janvier 2009, les journalistes politiques Françoise Fressoz (Le Monde) et Marie-Eve Malouines (France Info) refusaient la décoration, arguant que "rien dans (leur) parcours professionnel ne justifiait pareille distinction".

En 2013, le célèbre auteur de bandes dessinées Jacques Tardi l'avait refusée en 2013, affirmant vouloir "rester un homme libre et ne pas être pris en otage par quelque pouvoir que ce soit".

M. R. avec AFP