BFMTV

Canada: les boutiques de cannabis débordées par la demande

Une plantation de cannabis, le 12 octobre 2018 à Lincoln, au Canada

Une plantation de cannabis, le 12 octobre 2018 à Lincoln, au Canada - Lars Hagberg, AFP/Archives

Depuis la légalisation du cannabis récréatif mercredi, les files d'attentes restent toujours aussi longues devant les boutiques.

De longues files d'attente se sont de nouveau formées jeudi 18 octobre devant les boutiques de cannabis au Canada, déjà prises d'assaut mercredi au premier jour de la légalisation historique de cette drogue douce, alors qu'un début de pénurie pointe dans plusieurs provinces.

Comme René Sylvain, 63 ans, plusieurs consommateurs avaient déjà tenté leur chance mercredi mais n'avaient finalement pas pu accéder aux magasins de la Société québécoise du cannabis (SQDC) malgré plusieurs heures d'attente. "Je suis arrivé à 15h (mercredi), j'ai attendu cinq heures et à 21h ils ont fermé les portes, et le monde était en beau maudit (en colère, NDLR)", témoigne ce retraité interrogé par l'AFP devant la boutique de la rue Ste-Catherine, balayée par un vent glacial.

"C'est de la bombe"

Mercredi soir, la police est intervenue pour disperser sans heurts les derniers clients n'ayant pu accéder à la succursale. "On est repartis, il y avait trop d'autos de police. Et ce matin je suis ici depuis une heure à peu près. Chacun son tour!", ajoute René Sylvain.

Alexandre, 30 ans, a attendu pendant sept heures mercredi, mais les portes de la boutique se sont fermées alors qu'il restait une poignée de clients devant lui. "Ça a été l'enfer, il faisait froid mais on s'est amusé quand même, ça fumait des joints dans la foule et c'était le fun."

Geneviève Després, 41 ans, est revenue pour la deuxième journée consécutive, après avoir acheté ses premiers grammes de cannabis mercredi. "J'ai pris le plus léger et je l'ai testé hier soir et my god c'est de la bombe. C'était le plus léger et je me suis endormie à 02h du matin. J'avais déjà fumé dans ma jeunesse, mais là c'est légal!", raconte-t-elle.

Deuxième pays au monde

Le Canada est devenu le deuxième pays au monde après l'Uruguay, et le premier pays du G20, à légaliser la possession et la consommation de cannabis récréatif.

La première journée de légalisation du cannabis, mercredi, a été saluée par des milliers d'amateurs qui ont patienté pendant des heures, de l'Atlantique au Pacifique, pour pouvoir acheter leur premier paquet de marijuana "légale".

En Ontario, province la plus peuplée du Canada, environ 38.000 commandes en ligne de cannabis avaient été passées en quelques heures mercredi, tandis qu'au Québec la SQDC a enregistré plus de 42.000 commandes en magasin et en ligne. "Ce volume de commandes dépasse largement les prévisions de la SQDC", a indiqué le monopole public dans un communiqué en soulignant "qu'il était difficile d'anticiper le volume de ventes de façon précise, compte tenu de l'inexistence de données de marché d'un secteur qui, il y a 48 heures, était encore illégal".

La Nouvelle-Ecosse et l'Ile-du-Prince-Edouard, deux petites provinces de l'Est du Canada, ont enregistré des ventes mercredi totalisant respectivement 660.000 dollars canadiens (441.000 euros) et 152.000 dollars, selon des chiffres cités par la chaîne publique Radio-Canada.

Rupture de stock

Cet engouement a provoqué de premières ruptures de stocks dans certains magasins, et plusieurs produits n'étaient plus disponibles sur les sites internet de plusieurs provinces. "Compte tenu de l'engouement créé par la légalisation du cannabis et la rareté des produits à l'échelle canadienne, la SQDC s'attend à d'importants défis d'approvisionnement à court terme pour les succursales", a aussi noté le monopole gouvernemental québécois.

"Nous nous attendions à que certains produits s'écoulent rapidement", a reconnu Bill Blair, ancien chef de la police de Toronto et aujourd'hui "M. Légalisation" du gouvernement, sur la chaîne publique CBC.

Eradiquer le marché noir

Pour l'heure, les quelque 120 producteurs autorisés par le gouvernement canadien à produire du cannabis ne pourront combler que 30% à 60% de la demande, estimait la semaine dernière l'institut indépendant d'analyse économique C. D. Howe.

Mais pour Bill Blair, ministre chargé de la Réduction du crime organisé, il est envisageable de ravir 25% du marché noir d'ici la fin 2018 et environ la moitié d'ici un an.

"De nombreuses personnes pensent que la légalisation est un événement, mais c'est un processus", a-t-il déclaré à l'AFP. "Pendant près d'un siècle, les groupes criminels contrôlaient entièrement le marché, 100% de sa production et de sa distribution et ils en ont tiré des bénéfices de plusieurs milliards de dollars chaque année", rappelle-t-il. "Ils ne vont pas disparaître tranquillement du jour au lendemain".

Selon le ministère de la Justice, éradiquer le marché noir prendra ainsi au moins quatre ans.

Le cannabis reste illégal... au volant

Légalisation ou pas, les autorités canadiennes ont tenu à rappeler que conduire en fumant du cannabis restait illégal: la police de Winnipeg (centre) a posté sur Twitter une amende de 672 dollars (448 euros) pour consommation de marijuana au volant d'une voiture. Elle a été infligée à un automobiliste qui fumait un joint en conduisant sur une autoroute du Manitoba quelques heures après l'entrée en vigueur de la nouvelle législation.

Légalisation du cannabis au Canada
Légalisation du cannabis au Canada © Selim CHTAYTI, AFP

Trois ans après son élection, le gouvernement libéral de Justin Trudeau réalise l'un de ses engagements de campagne les plus symboliques: le Canada est seulement le deuxième Etat de la planète à autoriser la marijuana récréative, après l'Uruguay en 2013.

Aux Etats-Unis, la consommation récréative de cannabis a également été légalisée dans huit Etats --la Californie est devenue le 1er janvier 2018 le plus gros marché légal au monde-- et dans la capitale Washington.

Parallèlement, nombre de pays comme les Pays-Bas ou l'Espagne ont dépénalisé l'usage et la détention de marijuana ou légalisé le cannabis thérapeutique.

Un marché de 4 milliards d'euros

Le gouvernement a voulu autoriser chaque province d'organiser le commerce de l'herbe, et de Montréal à Vancouver en passant par Toronto et Winnipeg, chaque région a retenu sa propre recette pour organiser ce marché juteux évalué à environ 6 milliards de dollars canadiens (4 milliards d'euros) par an.

L'opposition conservatrice au Parlement d'Ottawa a multiplié les attaques ces derniers jours contre cette mesure qui, selon les adversaires de Justin Trudeau mais aussi selon des médecins, a été précipitée et a occulté plusieurs dangers pour la santé et la sécurité publiques.

"Ça fait au moins deux ans qu'on travaille avec les différents gouvernements", a répondu mardi Justin Trudeau, répétant que la légalisation devait permettre de restreindre l'accès de cette drogue douce aux mineurs et "enlever l'argent des poches des organisations criminelles".

Dès mercredi matin, le ministre de la Santé publique Ralph Goodale a annoncé un projet d'amnistie pour les consommateurs condamnés à des peines légères pour simple possession de cannabis.

En campagne en 2015, Justin Trudeau avait reconnu avoir lui-même fumé quelques joints par le passé, y compris lorsqu'il était député d'opposition. Mais désormais Premier ministre, il affirme avoir renoncé aux pétards: "il ne prévoit pas d'acheter ou de consommer de cannabis une fois que ce sera légalisé", a dit son cabinet à l'AFP.

Selon les statistiques officielles, 16% de la population canadienne a fumé du cannabis en 2017, ce qui représente 773 tonnes de drogue douce.

J. H. avec AFP