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Gilets jaunes: pourquoi les péages cristallisent les tensions

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, de nombreux barrages de péage ont été vandalisés, à l’instar de celui incendié à Bandol dans la nuit de lundi à mardi.

Il aura fallu deux heures pour maîtriser l’incendie qui a détruit une partie de la barrière de péage de Bandol, sur l’autoroute A50. Dans la nuit de lundi à mardi, un feu volontaire a détruit deux à trois cabines de ce péage et 17 personnes ont été interpellées et placées en garde à vue, selon une source policière à BFMTV. L'autoroute, qui relie Marseille à Toulon, a été fermée dans les deux sens à la suite de ce sinistre, avec une sortie obligatoire à La Cadière-d'Azur ou La Seyne-sur-Mer, indique Vinci Autoroutes.

Cet incendie est le dernier en date sur le réseau autoroutier, touché par de nombreuses occupations et dégradations depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Symboles de la grogne sociale, péages et installations autoroutières ont en effet été particulièrement pris pour cible depuis le début de la mobilisation, le 17 novembre.

Le groupe de BTP et de concessions Vinci a ainsi estimé à “plusieurs dizaines de millions d’euros” le montant des dégâts commis sur l'ensemble de son réseau en marge des manifestations. “Près de 250 sites ont été touchés quotidiennement par les actions des manifestants”, ajoute le groupe. Les mises à feu volontaires ont notamment détruit six bâtiments d'exploitation, dont la direction régionale de Narbonne, 33 véhicules d'intervention, 15 échangeurs et plateformes de péage, et dégradé les chaussées en de nombreux endroits, selon un premier bilan publié ce dimanche.

Des taxes qui alourdissent les budgets

Pour Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste des questions de sécurité et violences urbaines, il n’est pas étonnant que la colère se concentre sur ce type d’infrastructures. “La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est la hausse des taxes sur les carburants, la base du mouvement, elle s’est installée sur les ronds-points, leur signe d’appartenance, c’est un gilet jaune, obligatoire dans les voitures… On est clairement sur une thématique”, lance le sociologue.

“Ces ‘gilets jaunes’ sont pour la plupart des travailleurs précaires, qui utilisent la voiture tous les jours. Et ils voient dans la hausse des prix sur le contrôle technique, des radars ou des péages, une série de coûts et de taxes qui sont venues alourdir les dépenses relatives à leurs ‘budgets voiture’”, poursuit Laurent Mucchielli.

Contacté par BFMTV, Vinci Autoroutes détaille un exemple d’une facture dans péage du groupe. Pour un total de dix euros, quatre euros représentent les taxes, trois euros vont aux investissements (pour les travaux comme les élargissements d’autoroute par exemple), deux euros permettent de financer les coûts d’exploitation, qui assurent le nettoyage, l’entretien ou la maintenance. Et d’après le groupe, seulement un euro va au bénéfice.

Les radars, autre objet de la colère

Les péages, tout comme les radars, représentent donc pour les manifestants un moyen pour l’Etat de percevoir des taxes supplémentaires, et dissimulées. Après seulement douze jours de mobilisation, 800 radars automatiques avaient été dégradés à travers le pays, soit 20% du parc français. Si l’Etat n’a pas communiqué sur le bilan actuel, il se pourrait que la moitié des radars sur le territoire aient été touchés.

Également objets du mécontentement, les radars représentent un important levier financier pour l’État. Avec l'entrée en vigueur de la mesure sur la limitation de vitesse à 80 km/h sur les axes secondaires, la loi de Finances prévoit que les amendes établies à partir des radars automatiques rapportent 1,24 milliard d’euros en 2019.

Quelles sanctions prévoit la loi?

Détruire ce type d’infrastructures peut cependant avoir de lourdes conséquences. “Occuper les péages, ou faciliter le passage gratuit à certains automobilistes est difficilement répréhensible. Mais dès qu’il s’agit de les casser ou dégrader, comme ça a été le cas à Bandol, on entre dans une autre dimension, puisqu’il s’agit alors d’un délit de destruction de bien appartenant à autrui”, explique Me Eric de Caumont, spécialiste en droit routier. La peine pour ce délit peut s’élever jusqu’à deux ans de prison et 30.000 euros d’amende. Plusieurs facteurs aggravants existent, et parmi eux, le fait de s’y prendre à plusieurs - ou d’agir masqué - “comme c’est souvent le cas en ce moment sur ces points de tension”, continue l’avocat. Les peines peuvent alors aller jusqu’à cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende.

Pour l’avocat, si les gilets jaunes s’en sont particulièrement pris aux péages, c’est aussi parce qu’ils ont le sentiment que ces installations sont gérées “par de grosses sociétés qui font des bénéfices colossaux”. “Il y a un vrai sentiment d’injustice, parce que ces péages sont chers et que tout le monde ne peut pas les emprunter”, poursuit Me de Caumont, qui rappelle qu’à kilométrage égal, on se tue cinq fois moins sur une autoroute que sur une route nationale. “Certains ont l’impression qu’on risque leur sécurité, qu’il y a une sélection par l’argent”, confie l’avocat à BFMTV.

Dans un souci d'apaisement, Vinci a d'ailleurs annoncé ce mardi renoncer à faire payer les automobilistes ayant franchi "gratuitement" les barrières de péage lors d'action des gilets jaunes. Une main tendue pour éteindre les braises?

Valentine Arama