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Expulsion de Leonarda: que s'est-il vraiment passé?

Les communautés rom de Mitrovica vivent dans des camps, qu’ils partagent parfois avec des réfugiés et autres populations déplacées. C’était le cas de celui-ci, qui a été détruit en octobre 2010.

Les communautés rom de Mitrovica vivent dans des camps, qu’ils partagent parfois avec des réfugiés et autres populations déplacées. C’était le cas de celui-ci, qui a été détruit en octobre 2010. - -

L'expulsion de la collégienne, une Kosovare âgée de 15 ans, provoque des remous au sein de la majorité. Manuel Valls, le ministre de l'Intérieur, a déclenché une enquête administrative.

L'expulsion le 9 octobre dernier de Leonarda, une jeune élève kosovare scolarisée dans un collège du Doubs, a déclenché une polémique dans les rangs de la majorité. Inflexible, Manuel Valls, le ministre de l'Intérieur, a plaidé pour une application stricte de la loi. Mais des voix discordantes s'élèvent. Et deux enquêtes ont été lancées ce mercredi matin.

Que s'est-il réellement passé dans la journée du 9 octobre, le jour où Leonarda a été renvoyée vers son pays d'origine, le Kosovo? BFMTV.com fait le point entre les versions divergentes des professeurs de Leonarda, du Réseau Education sans frontières, et de la préfecture du Doubs.

> Que s'est-il passé le matin du 9 octobre?

Le mercredi 9 octobre au matin, Leonarda et sa classe du collège André-Malraux de Pontarlier grimpent dans un bus à 7 heures du matin, pour une sortie scolaire d'une journée complète à Sochaux. Or, c'est la date choisie par les autorités pour procéder à l'expulsion au Kosovo de Leonarda et de sa famille, assignée à résidence à Levier, dans le Doubs. Avec ses parents et ses cinq frères et soeurs, la collégienne fait effectivement l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, après que la famille a été déboutée de ses demandes d'asile, précise la préfecture du Doubs. Le père de famille a lui-même déjà été expulsé le 8 octobre, autrement dit la veille.

Le matin de l'expulsion programmée du reste de la famille, le 9 octobre, Leonarda est déjà en route pour sa sortie scolaire, à bord d'un bus avec sa professeure et tous ses camarades. Localisée, l'adolescente reçoit un appel sur son téléphone portable. Au bout de la ligne, le maire de Levier lui explique qu'il souhaite parler immédiatement à un enseignant.

Professeure d'histoire-géographie au collège Malraux, Anne Giacoma prend l'appel. Elle témoigne sur le blog du Réseau Education sans frontières (RESF), dans un post du 14 octobre: "Je n'ai pas compris tout de suite ce qui se passait, j'ai cru que c'était la mère de Leonarda qui voulait être rassurée". Le maire de Levier lui demande de faire stopper le bus sur-le-champ. Devant le refus de l'enseignante, c'est un agent de la police de l'air et des frontières (PAF) qui prend le relais au téléphone, depuis le bureau du maire.

"Son langage était plus ferme et plus directif, il m'a dit que nous n'avions pas le choix, que nous devions impérativement faire stopper le bus là où nous étions car il voulait récupérer une de nos élèves en situation irrégulière", témoigne l'enseignante. "Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas me demander une telle chose car je trouvais ça totalement inhumain. Il m'a intimé l'ordre de faire arrêter le bus immédiatement".

> Comment Leonarda a-t-elle été appréhendée?

"Prise au piège avec 40 élèves", selon ses propres termes, l'enseignante fait stopper le bus en chemin sur le parking d'un autre collège, à Doubs, quelques kilomètres après le départ. "J'ai demandé à Leonarda de dire au revoir à ses copines, puis je suis descendue du bus avec elle, nous sommes allées dans l'enceinte du collège à l'abri des regards et je lui ai expliqué la situation, elle a beaucoup pleuré", raconte Anne Giacoma. "Une voiture de police est arrivée, deux policiers en uniforme sont sortis. Je leur ai dit que la façon de procéder à l'interpellation d'une jeune fille dans le cadre des activités scolaires est totalement inhumaine (...), ils m'ont répondu qu'ils n'avaient pas le choix".

La professeure demande aux policiers d'attendre que le bus s'éloigne, pour éviter à Leonarda d'être "humiliée" devant tous ses camarades au moment où elle est installée à l'arrière de la voiture de police. La jeune fille a ainsi rejoint sa famille, avec qui elle a été conduite à l'aéroport le midi même, pour un avion à 13h, direction Pristina, au Kosovo.

> Que répond la préfecture du Doubs?

Sur les circonstances de l'interpellation de Leonarda, la préfecture du Doubs s'en tient essentiellement au même enchaînement, tout en justifiant la démarche: les voies de recours de la famille étant épuisées, plaide-t-elle, son expulsion avait été programmée le 9 octobre. C'est l'heure de décollage du vol où les places avaient été réservées, à 13h, qui aurait imposé l'interpellation de Leonarda au beau milieu de ses camarades de classe.

Le lendemain du témoignage poignant d'Anne Giacoma, le 15 octobre, la préfecture du Doubs précise dans un communiqué que "l'opération s'est déroulée dans le plus grand calme. L'embarquement de la famille à destination du Kosovo s'est ensuite effectué sans aucune difficulté".

En fait, c'est sur la volonté la mère de Leonarda que les versions divergent. Selon RESF, le soir-même de l'expulsion de son mari, mardi 8 octobre, Mme Dibrani "a réaffirmé son vœu de rester en France pour l'avenir de ses enfants (...). Ils étaient en France depuis presque 5 ans (4 ans et 10 mois), autrement dit, dans deux mois, ils entraient de plein droit dans le cadre de la circulaire Valls et pouvaient être régularisés".

La préfecture du Doubs affirme au contraire que "des membres d'associations soutenant la famille ont expressément demandé de veiller à ce que celle-ci soit regroupée". Dans ce même communiqué du 15 octobre, elle affirme encore que le matin de l'expulsion, "la mère, souhaitant que tous ses enfants l'accompagnent [pour le Kosovo, NDLR], a alors prévenu sa fille sur son portable en lui signifiant l'imminence de leur départ pour un vol programmé à Lyon à 13 heures. Répondant à ce souhait, la jeune fille est descendue du bus pour attendre les fonctionnaires de police".

Il revient désormais à l'enquête administrative ordonnée par Manuel Valls de démêler le vrai du faux. Dominique Baudis, le Défenseur des droits, a également annoncé l'ouverture d'une enquête sur les circonstances de l'expulsion de Leonarda.

> Le préfet du Doubs était-il personnellement au courant?

D'après Eric Alauzet, député EELV de la deuxième circonscription du Doubs, où résidait la famille de Leonarda, le préfet du Doubs n'était pas au courant de la situation.

"Le préfet n'a pas été informé de la situation, donc c'est difficile de le mettre en cause", a expliqué mardi à la presse le député, en racontant les circonstances de l'expulsion. "C'est un dérapage dans des conditions fortuites. Les fonctionnaires de police n'ont pas pris la bonne décision au bon moment, ils auraient dû en référer à leur hiérarchie", a-t-il jugé.

Alexandre Le Mer