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En Seine-Saint-Denis, les autorités redoutent les conséquences de la précarité alimentaire

Une file d'attente lors d'une distribution d'aide alimentaire à Clichy-sous-Bois.

Une file d'attente lors d'une distribution d'aide alimentaire à Clichy-sous-Bois. - AFP

Les responsables de Seine-Saint-Denis alertent depuis plusieurs semaines sur le risque de précarité alimentaire qui touche de nombreux habitants du département. L'aide alimentaire est de plus en plus sollicitée dans cette période de confinement par un public très large.

Alors que le panier moyen en supermarché ne cesse de grimper en cette période de confinement, les habitants de Seine-Saint-Denis ont du mal à joindre les deux bouts. Dans l'un des départements les plus précaires de France, où près d'un habitant sur trois a un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté, la crise sanitaire qui touche la France fait d'autres victimes. "Mon principal risque dans les quinze jours qui viennent est, si l’on excepte le risque sanitaire, le risque alimentaire”, indique le préfet du 93 dans un mail adressé le 18 avril à son collègue de la région, le préfet Michel Cadot. 

"Nous comptons entre 15.000 et 20.000 personnes qui, entre les bidonvilles, les hébergements d’urgence et les foyers de travailleurs migrants, vont avoir du mal à se nourrir", prévient Georges-François Leclerc dans ce document révélé par le Canard enchaîné.

Avec le confinement, les habitants ont de plus en plus de mal à se nourrir. En cause: une baisse des revenus de la population. "L’économie souterraine, de rapine, 'l’uber-économie' et l’effondrement de l'intérim ont provoqué une baisse importante et brutale des revenus des précaires de Seine-Saint-Denis", alerte le préfet de Seine-Saint-Denis. Pour les familles, la difficulté réside également dans la capacité à nourrir des élèves et collégiens qui habituellement mangeaient à la cantine. La fermeture des marchés alimentaires a représenté aussi un obstacle pour les ménages.

Baisse de revenus

"Dès les premiers jours du confinement, les remontées sur le terrain des assistantes sociales et des responsables associatifs montraient que la précarité alimentaire était un sujet majeur, se souvient Stéphane Troussel, le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Lorsque les crèches et les collèges ont été fermés, nous avons procédé au déstockage afin de fournir des couches, du lait infantile, des fruits, des légumes et des plats préparés aux associations." La cuisine centrale d'un collège de Clichy-sur-Bois a été mis à disposition pour réaliser des repas. Aujourd'hui 4.500 repas sont distribués par jour.

"Je suis en formation, je ne travaille pas encore. Je vis à l'hôtel mais le RSA ne suffit pas pour nourrir les enfants", témoigne au micro de BFM Paris une mère de famille de Pantin, dont l'association les Têtes Grêlées est venue en aide.

Les conséquences de ces difficultés sont visibles plus d'un mois après le début du confinement lors des distributions d'aide alimentaire par les associations. "De mémoire, nous n'avons jamais été confrontés à ça", témoigne Philippe Portmann, le secrétaire général du Secours populaire dans le 93 joint par BFMTV.com. Lors du premier mois de confinement, l'association a distribué 40% de nourriture en plus par rapport à un mois identique. "C'est très important ce colis alimentaire, confie au Huffington Post un étudiant de l'université Saint-Denis lors d'une distribution du Secours populaire. Je suis resté deux jours sans manger, parce qu'il n'y avait plus de budget."

"En 10 jours, nous avons eu 700 demandes de colis alimentaire, poursuit le secrétaire général du Secours populaire. Nous en avons distribué 120 la semaine dernière et 120 hier (mercredi, NDLR). Beaucoup d'étudiants de la fac de Paris 8 travaillent en parallèle de leurs études, beaucoup ont perdu ce job alimentaire."

Des nouveaux bénéficiaires

Les acteurs locaux constatent que le public dans le besoin s'est élargi. "Ces inégalités existaient avant la crise sanitaire mais n'étaient pas aussi visibles, estime auprès de France 3 Mohamed Mechmache, le porte-parole d'ACLEFEU. Elle accentue la misère." "Nous sommes sollicités par un public que l'on ne voit pas habituellement", confirme Philippe Portmann, citant notamment "les salariés en chômage partiel qui n'ont plus de ressources". "Ce qui était jouable sur un mois de confinement ne le sera pas sur deux", rappelle le préfet de Seine-Saint-Denis qui redoute désormais des "émeutes de la faim".

Depuis le début du confinement, de nouveaux bénévoles sont venus prêter main forte au Secours populaire. "Des salariés en chômage partiel, par exemple", explique Philippe Portmann. Une aubaine alors que de nombreux bénévoles, des retraités, se sont mis en retrait par crainte du coronavirus. Des supermarchés et commerçants du département continuent également de donner à l'association. 9500 bons alimentaires ont été distribués pour quinze jours, mais il en faudrait "le double" selon le préfet de Seine-Saint-Denis. D'autant qu'au Secours populaire, les produits d'hygiène commencent à manquer.

Crainte d'"émeutes de la faim"

Les autorités locales ont aussi mis la main au portefeuille. Il y a dix jours, le président du conseil départemental Stéphane Troussel annonçait une aide de 60 euros pour les familles de 25.000 collégiens pour faire face à la précarité alimentaire. Des paniers repas sont également distribués par le département. La mairie de Saint-Denis a décidé de verser aux familles dont les enfants mangeaient à la cantine, sous forme de chèque alimentaire, entre 60 et 130 euros par enfant selon le quotient familial.

Ce jeudi, le gouvernement a annoncé le déblocage d'une enveloppe de 39 millions supplémentaires pour l'aide alimentaire pour l'ensemble des départements. Une somme versée aux associations chargées de l'aide alimentaire afin qu'elles puissent acheter des denrées alimentaires. 14 millions d'euros seront également distribués sous forme de chèques d'urgence alimentaire, dont 2,6 millions reviendront à la Seine-Saint-Denis et bénéficieront à 25.000 foyers.

"On passera l'été"

A partir du 15 mai, la caisse d'allocation familiale va verser une aide de 150 euros, à laquelle s’ajoute 100 euros supplémentaires par enfant à charge de moins de 20 ans, pour les familles bénéficiaires du RSA. Elle sera également de 100 euros pour les familles bénéficiaires d'aides personnelles au logement.

"Ca ne sera pas suffisant dans la durée, y compris parce que ces aides mettent de côté une partie de la population, regrette Stéphane Troussel, le président du conseil départemental. Les jeunes de moins de 25 ans ne peuvent pas bénéficier du RSA, par exemple. Il faut qu'un certain nombre d'aides sociales soient élargies, pérennisées. Les APL ont beaucoup baissé, il faut les augmenter. Il faut prolonger à nouveau la trêve hivernale et rassurer les familles au sujet des loyers et des charges en créant un fond national des loyers et des charges. Ce qui est certain, c'est que la solution ne pourra pas reposer sur les seules associations et collectivités locales."

"On passera l'été, conclut le secrétaire général du Secours populaire du département. Pour l'instant, on répond à la demande. On essaie de pas trop se poser de questions, on ne va pas laisser les gens crever de faim."
Justine Chevalier