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La difficile équation du basculement vers les manuels scolaires numériques

Une classe "connectée" en Alsace en septembre 2017.

Une classe "connectée" en Alsace en septembre 2017. - AFP

A l’ère du numérique, les manuels scolaires sur tablette ou smartphones continuent de gagner du terrain, sans que leur généralisation soit tout de même au menu.

Les manuels scolaires papiers vont-ils disparaître au profit des tablettes et des smartphones? La question est aussi ancienne que la généralisation des nouvelles technologies. Pourquoi alourdir le cartable des lycéens et des collégiens avec des pavés de papier, quand on peut techniquement les remplacer par des dispositifs plus légers et plus souples? La question est revenue dans l’actualité avec l’appel de l’association des Régions de France. Les manuels scolaires des lycées doivent être renouvelés d’ici deux ans, avec un coût pour les régions de 300 millions d’euros. "Un coût impossible à assumer", selon François Bonneau, le président délégué de Régions de France.

Il espère diminuer ce budget par deux en ayant recours au passage à une offre numérique.

"C’est probablement le moment de donner une impulsion, assure-t-on chez Régions de France. Il nous semble que nous sommes à un moment charnière. Les profs sont de plus en plus actifs dans ce domaine, ils produisent eux-mêmes des cours, leurs propres ressources, ils les partagent. Les manuels numériques sont des ressources plus souples, plus complètes, adaptables. Pour les élèves, ils sont déjà là-dedans, avec un taux d’équipement entre 95% et 98%. Enfin, on est déjà à 80% de lycées équipés en très haut débit".

"Une tablette, au bout de trois ou quatre ans, n’a aucune chance de revente"

Dans ce domaine, la région Grand-Est a lancé à la rentrée 2017 une expérimentation visant à équiper les élèves de lycées volontaires de tablettes ou d’ordinateurs, en remplacement du papier. C’est l’opération "Lycée 4.0", qui concernait 49 établissements en 2017, dans laquelle se lancent 62 lycées supplémentaires cette année. Avec des résultats "riches d’enseignements", selon Régions de France. Mais les premiers retours n’ont pas emballé les parents d’élèves.

"Si on me demande mon avis dans le cas d’une généralisation systématique de la tablette au lycée, je réponds "ne le faites pas!", lance Xavier Schneider, le président de la FCPE 67.

Il pointe d’abord le prix. "Le Grand-Est subventionnait à hauteur de 200 euros par famille pour ceux qui n’étaient pas équipés. Pour une tablette, il restait encore 200 euros à mettre. Cela donnait un coût encore bien supérieur aux bourses aux livres qu’on peut organiser. D’autant qu’un livre se revend, alors qu’une ordinateur ou une tablette, au bout de trois ou quatre ans, s’il a survécu au lycée, il n’y a aucune chance de revente". Au-delà d’inévitables problèmes techniques, Xavier Schneider pointe également un potentiel "problème sanitaire".

"Evidemment, les jeunes sont nés avec et l’utilisent déjà beaucoup chez eux. Mais ça leur rajoute encore du temps d’écran. Est-ce que les ophtalmos ne vont pas voir dans quelques années un public de plus en plus jeune arriver?"

"Le but n’est pas d’inonder tout le pays de tablettes"

Au-delà des problèmes techniques, les enseignants impliqués dans l’expérimentation avaient aussi fait remonter leurs remarques. Dans une note de février 2018, le SNES-FSU de Strasbourg indiquait que "sur le fond, au lycée, le temps passé à la lecture, l’écriture, pour remplir des tâches complexes, est important. Le faire sur un support numérique n’apporte pas de plus-value pédagogique significative". Il assurait également "qu’aucune étude n’a mis en évidence l’intérêt du numérique par rapport aux autres formes d’enseignement".

Pour Xavier Schneider, également ingénieur informatique, mieux vaudrait imaginer "des lycées et des collèges équipés de flottes de tablettes et de smartphones, à utiliser selon ce que l’enseignant veut faire comme cours". Ce n’était pas le sens du "Plan tablettes" de François Hollande en 2015, qui souhaitait équiper chaque lycée d’une tablette en trois ans, avec un budget d’un milliard d’euros.

Plan enterré cet été par Jean-Michel Blanquer, qui indiquait que "le but n’est pas d’inonder tout le pays de tablettes, (…) les enjeux sont d’abord et avant tout qualitatifs", avait prévenu le ministre de l’Education nationale. "Il a aussi annoncé qu’il était d’accord pour favoriser le BYOD ("Bring your own device", "amenez votre propre matériel", ndlr). En gros c’est de dire que les jeunes peuvent utiliser leur propre équipement", rappelle Régions de France.

"Il faut arrêter de croire qu’un éditeur scolaire n’est qu’un imprimeur"

Chez les éditeurs de manuels scolaires, on assure que le virage du numérique a été pris depuis plusieurs années. "Aujourd’hui, un éditeur scolaire est un éditeur numérique ET papier. Il faut arrêter de croire qu’un éditeur scolaire n’est qu’un imprimeur", préveint Célia Rosentraub, présidente de l’association "Les éditeurs d’éducation", qui regroupe des sociétés comme Nathan, Bordas, Hachette ou Belin.

Selon elle, "un passage au 100% numérique, ça se prépare. Souvent, les régions disent qu’elles vont passer au tout numérique parce que ça va coûter moins cher. C’est un faux raisonnement: vous devez équiper vos élèves en outils individuels, travailler sur les infrastructures des lycées, assurer une maintenance efficace. La bascule numérique, il faut la réfléchir en termes pédagogiques".

Quant à l’hypothèse d’un enseignement 100% numérique, ce n’est pas encore pour tout de suite. "On aura une hétérogénéité des pratiques, on ne se dit pas qu’il y aura du tout-numérique partout, poursuit Célia Rosentraub. Les enseignants considèrent le numérique comme un outil de plus au service de leur pédagogie. Ils se rendent bien compte que le numérique est un avantage formidable. En revanche, dès qu’il s’agira de mémoriser ou de se concentrer sur un texte, le papier sera préféré par les enseignants et les élèves".

Antoine Maes