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Ces Franciliens qui ont quitté la capitale en 2020

Homme et femme portant un masque devant la Tour Eiffel à Paris (photo d'illustration)

Homme et femme portant un masque devant la Tour Eiffel à Paris (photo d'illustration) - PHILIPPE LOPEZ © 2019 AFP

Le confinement en début d'année a été un déclic: ils ont quitté le Grand Paris. Fini le bruit, le béton et les espaces exigus, ils ont trouvé refuge en province.

Paris, je te quitte. Après le confinement du mois de mars, ces habitants du Grand Paris ont eu des envies d'ailleurs. Mais aussi de plus d'espace, d'un accès direct à la nature et d'une vie différente. Et avec le second confinement, ils pourraient être de plus en plus nombreux. C'est le cas de Marie (qui a souhaité que son prénom soit modifié), 31 ans, qui a acheté cet été avec son compagnon une maison sur l'île d'Oléron.

"C'était une question de survie", raconte la jeune femme à BFMTV.com. Pour le couple qui réside à Pantin, une commune limitrophe de la capitale, "la vie était devenue infernale en région parisienne". Tous deux partiront s'installer en Charente-Maritime avec leur fils d'un an et demi et leur chien en début d'année prochaine.

La raison de ce départ: une "accumulation", explique-t-elle. Les grèves, les problèmes de transport en commun au quotidien, le coût exorbitant de leur loyer, l'absence de place en crèche "et avec la Covid, on s'est dit que c'en était trop". Cela faisait un petit moment qu'ils envisageaient de quitter l'Île-de-France, le confinement a été un "détonateur" et les a aidés à passer le cap.

"On s'est rendu compte que la vie était assez imprévisible, qu'elle était plus fragile qu'on ne le pensait et que s'il fallait commencer à vivre, c'était maintenant."

Potager et poulailler dans le jardin

Tous les deux sont psychologues, elle en libéral, lui à l'hôpital. S'il a trouvé un poste sur place, Marie continuera à se rendre en région parisienne une fois par semaine pour assurer ses consultations, regroupées sur deux jours, avant d'installer définitivement son cabinet sur l'île.

Elle confie avoir "super hâte" d'entamer sa nouvelle vie. Car la famille troque un appartement de deux pièces contre une maison à cinq minutes à pied de la mer, face à une forêt de pins. "C'est un très bel endroit." La jeune femme envisage déjà de cultiver son potager et d'installer un poulailler, "pourquoi pas tant qu'on y est".

"C'est sûr, c'est un grand saut, reconnaît Marie. Mais je suis hyper soulagée. On a choisi un village où il y a une vie hors saison. Il y a une crèche, notre fils y a déjà une place, et une école. On avait envie d'un rythme plus doux. Là, on travaillait même le samedi et le dimanche. Sur l'île d'Oléron, on sera en week-end dès le jeudi soir, ça va vraiment nous changer la vie."

Elle se voit déjà se promener à la plage et faire du bateau en famille. "Je n'aurai pas dit ça à 20-25 ans, mais avec un enfant, on n'a plus les mêmes envies." Quant aux amis, elle les verra "autrement". "De toute façon, l'année a été tellement compliquée, on travaille tellement qu'on n'a pas le temps de les voir. On profitera de nos week-ends de trois jours pour ça."

L'un des principaux freins a sauté

Il reste difficile de quantifier le nombre de Parisiens dans la même situation que Marie. Mais Kelly Simon, co-fondatrice de Paris je te quitte, un média qui s'adresse aux Franciliens en recherche de mobilité régionale, assure que depuis le déconfinement, le trafic de son site a augmenté de 86% et que la plateforme de dépôt de CV enregistre trois fois plus de demandes qu'avant le mois de mars.

"Selon une étude que nous avons menée en mai dernier, le nombre de Franciliens ayant pour projet de quitter Paris à court terme a augmenté de 42% après le confinement pour représenter plus d'un Francilien sur deux", explique-t-elle à BFMTV.com.

Parmi les premiers arguments de ces Parisiens en quête d'un ailleurs: une meilleure qualité de vie, un logement plus grand et un accès direct à la nature. Quant à leur profil: ce sont globalement des actifs âgés entre 25 et 45 ans, en couple avec un enfant ou un projet d'enfant, ils sont pour la plupart salariés avec une petite majorité de cadres. Une tendance de fond, selon Kelly Simon, notamment parce que l'un des principaux freins à la mobilité a sauté avec la crise du Covid-19.

"Avant, c'était la question de l'emploi qui empêchait de changer de région. Mais avec le développement du télétravail, beaucoup d'entreprises et de salariés se sont rendus compte qu'ils pouvaient tout de même continuer et garder leur poste tout en vivant ailleurs. Aujourd'hui, nos lecteurs sont davantage à la recherche d'un lieu de vie, d'une maison assez spacieuse pour y travailler ou d'un espace de coworking plutôt que d'un nouvel emploi."

Se mettre au vert

Pour le sociologue Jean Viard, directeur de recherche associé au Cevipof- CNRS, le phénomène n'est pas nouveau. "En dix ans, la capitale a perdu 59.000 habitants", analyse-t-il pour BFMTV.com. Selon lui, ce mouvement qui consiste à quitter les grandes métropoles, Paris comme Lyon ou Marseille, a été accéléré par le confinement et le contexte plus général lié au Covid.

Ce que confirme Luc Moréna, directeur général de Ma Nouvelle Ville, qui accompagne les salariés dans leur projet de mobilité. "Avant, les priorités, c'était l'école des enfants ou un lieu de vie un peu plus grand pour le même budget. Aujourd'hui, c'est de quitter les métropoles et se mettre au vert", observe-t-il à BFMTV.com.

"C'est très difficile à quantifier et c'est encore un peu tôt, notamment parce que les projets de départ prennent du temps, pointe le sociologue Jean Viard, auteur de La Page blanche, un ouvrage qui analyse les diverses conséquences de la crise du Covid. Mais il est incontestable que le désir de quitter les grandes villes est considérable. Pour un habitant qui part, vingt en rêvent."

Une maison à Chartres pour 50m2 à Paris

Les villes de taille moyenne pourraient-elles apparaître comme les grandes gagnantes de cette désertion de la capitale? Luc Moréna, de Ma Nouvelle Ville, enregistre une forte hausse des demandes pour Laval, la préfecture de la Mayenne desservie par le TGV. "C'est dans la suite du mouvement des 'cadres TGV' entamé il y a plusieurs années. Ces cadres partis vivre à deux heures de Paris, comme à Tours, Metz ou Nancy, mais qui ne souhaitent plus vivre dans la capitale."

Situation similaire à Calais ou Étaples, dans le Pas-de-Calais, mais aussi à Orléans, confirme à BFMTV.com Eric Allouche, directeur exécutif du réseau ERA Immobilier. "L'un de nos agents me racontait que des Parisiens ont débarqué en lui disant qu'ils cherchaient un bien de 120m2 et avaient pour cela 500.000 euros. Il était sidéré car à Orléans, acheter 120 m2 c'est bien moins cher!" Un phénomène qui concernerait particulièrement les villes situées à une heure ou deux de Paris.

Le réseau Era immobilier a ainsi observé, depuis la fin du confinement, un regain d'intérêt des citadins pour Chartres: cinq ventes sur neuf au mois de juin ont été signées par des clients de la région parisienne.

"Avec le télétravail et la possibilité de ne venir à Paris qu'une ou deux fois par semaine, les gens ne raisonnent plus en distance mais en temps, poursuit Eric Allouche. Venir de banlieue à Paris, cela peut prendre autant de temps que pour quelqu'un qui habite à Chartres. Et puis avec les prix, compter 10.000 à 12.000 euros le m2 dans la capitale, ils se disent que pour 50m2 à Paris, ils peuvent avoir une belle maison dans le centre-ville de Chartres ou dans une autre ville de province où ils vivront sans doute mieux. Pas de stress, le grand air, y'a pas photo."

"Mon seul regret: ne pas l'avoir fait avant"

Jungeun Eom est de ces nouvelles provinciales. Cette modéliste de 35 ans a déménagé au début du mois d'octobre. Elle a quitté sa location du 13e arrondissement de la capitale pour acheter un appartement dans un petit château arboré à côté de Chartres. En lieu et place de son studio, elle vit à présent dans un spacieux deux-pièces avec une grande terrasse. Pour 140.000 euros, pas même le prix d'une studette parisienne. C'est bien le confinement qui est à l'origine de ce changement de vie. Elle qui travaille à domicile n'en pouvait plus de rester enfermée dans 30m2.

"Psychologiquement, ça a été très difficile, avoue-t-elle à BFMTV.com. J'étais très stressée, je m'énervais sans vraiment savoir pourquoi. Le confinement a changé ma vision des choses. Avec mon budget, c'était impossible d'acheter à Paris. Je suis tombée sur cette annonce, j'ai visité l'appartement au déconfinement et ça a été le coup de cœur."

Il lui arrive de devoir retourner à Paris pour ses activités professionnelles - deux ou trois fois par semaine pendant un mois ou deux, puis plus rien avant la collection suivante - mais elle assure que l'opération est gagnante. "Je fais l'aller-retour dans la journée, ça ne me prend qu'une heure et quart en train", précise la jeune femme qui collabore pour de grands noms de la mode. "Mon seul regret, c'est de ne pas l'avoir fait avant."

La nouvelle image de la province

La capitale ne séduit-elle plus? Pour Benoît Meyronin, professeur de marketing à Grenoble École de management, les esprits sont en train de changer. "En terme de mode de vie, Paris n'a plus l'attractivité qu'elle avait", note-t-il pour BFMTV.com. Et en termes d'infrastructures, de santé, d'éducation ou de culture, l'image de la province n'est plus la même.

"L'offre a changé, la demande aussi. Chez les actifs comme chez les retraités, il y a clairement un mouvement qui s'amorce sur les villes de taille intermédiaire. Ces dernières commencent à tirer leur épingle du jeu. La province n'est plus ce qu'elle était il y a vingt ou trente ans."

Et selon Benoît Meyronin, la France pourrait même se transformer pour arriver progressivement à un modèle déconcentré "avec des métropoles d'équilibre", comme en Allemagne ou en Italie. "Du fait du contexte incertain et du développement du numérique, le phénomène va s'accélérer et se poursuivre."

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV