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Cagnottes bloquées et absence de réponse: Leetchi sous le feu des critiques

La plateforme Leetchi suscite les critiques de ses utilisateurs.

La plateforme Leetchi suscite les critiques de ses utilisateurs. - Capture d'écran

La colère monte chez les usagers de Leetchi. De nombreuses cagnottes, lancées avant mais aussi pour des opérations solidaires en lien avec l'épidémie de coronavirus, sont bloquées. Une avocate s'est saisie du dossier et envisage une procédure judiciaire, la direction de l'entreprise évoque des vérifications nécessaires pour justifier les retards de paiement.

"Je comprends qu'ils fassent un travail de contrôle, mais de là à bloquer l'argent pendant plus d'un mois, c'est inadmissible." Patrick Cantaluppi ne décolère pas. Ce chef d'une petite entreprise de la région lyonnaise a vu sa cagnotte Leetchi bloquée pendant près de deux mois. Une situation qui n'a rien d'isolée puisque la colère gronde chez les utilisateurs de cette plateforme de collecte en ligne d'argent. 

A l'instar de nombreuses initiatives solidaires lancées pour lutter contre l'épidémie de coronavirus, Patrick Cantaluppi a décidé de lancer une cagnotte en ligne pour récolter des fonds afin de financer des visières pour donner aux hôpitaux de Lyon. Le concepteur dessine les produits et envoie sa commande à une usine pour fabriquer les protections grâce à une imprimante 3D. "La fabrication a un coût, j'ai déboursé de ma poche un peu plus de 1000 euros", explique-t-il à BFMTV.com. Il pensait alors pouvoir rembourser ses dépenses grâce à sa cagnotte qui avait récolté 1000 euros.

"A l'échéance des 45 jours de ma cagnotte, j'ai demandé à Leetchi de me faire le virement, poursuit Patrick Cantaluppi. J'ai fait ma cagnotte en toute transparence, en expliquant bien mon projet. Leetchi m'a demandé des justificatifs que j'avais déjà fournis. J'ai dû les redonner. Et j'ai dû les relancer chaque jour. Ils ne répondent pas au téléphone, ils ne répondent pas aux mails. Ce n'est pas correct, surtout pour des actions solidaires."

De nombreuses expériences négatives

Patrick Cantaluppi a obtenu le virement de sa cagnotte au bout de deux mois. C'est le cas aussi des bénévoles de SOS Tissu. En pleine épidémie, ces trois amies ont eu l'idée de se lancer dans la confection de surblouses pour les soignants. Pour financer leur opération, elles se tournent naturellement vers la création d'une cagnotte Leetchi. Lorsque la cagnotte prend fin le 22 mai dernier, elles ont récolté 3300 euros, de quoi payer le fournisseur de tissus. Là encore, la cagnotte est bloquée par Leetchi qui réclame des justificatifs d'identité, car le nom utilisé pour créer la cagnotte (SOS Tissu) ne correspond pas à l'identité des bénévoles. A coup de mails et d'appels, elles ont réussi à obtenir gain de cause le 11 juin.

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Les cagnottes bloquées ne concernent pas toutes des actions en lien avec l'épidémie de coronavirus, et les problèmes seraient antérieurs au confinement. Un père qui a créé une cagnotte pour financer une partie de l'opération de son enfant s'est retrouvé dans la même situation, un homme qui souhaitait venir en aide aux enfants d'Equateur également ou encore une jeune femme qui souhaitait financer un cadeau pour un pot de départ.

"Ils ne sont pas solidaires"

Vincent Cluzeaud rencontre également les mêmes difficultés. Le 10 février, il lance une cagnotte pour venir en aide à un sans-abri qui navigue depuis trois ans aux alentours de Cadenet dans le Vaucluse en lui achetant un véhicule pour remplacer le sien, cassé. Au 15 mars, le bon samaritain avait recueilli 3210 euros. Une belle somme mais à peine suffisante pour trouver ce qu'il cherche. Vincent Cluzeaud vient toutefois de trouver la bonne affaire: un ancien camion de pompier réaménagé "avec chauffage et point d'eau".

"Avec le confinement, je n'ai pas pu acheter de véhicule, raconte-t-il. J'ai réussi à en trouver un. Le 5 juin, j'ai fait une première demande de virement de la cagnotte à Leetchi. J'ai reçu un refus dès le lendemain. Il fallait que je fournisse la pièce d'identité du sans-abri, une attestation de domicile, une facture du véhicule que je n'ai pas encore acheté...."

Vincent Cluzeaud fait parvenir des documents et refait une deuxième puis une troisième demande de virement, à chaque fois refusée. "Quand j'arrive à les joindre, on me répond à chaque fois que ma demande est en cours de traitement, peste l'homme. Sauf que mon cas est urgent, je dois aller acheter le véhicule le week-end prochain sinon le vendeur trouvera un autre acheteur. Depuis février, je galère pour aider cet homme qui galère lui depuis des années. Je me suis dit que j'allais lancer une cagnotte et utiliser ce moyen sensationnel, sur le papier, pour l'aider, on met en place une cagnotte solidaire et eux ne sont pas solidaires, ils ne sont pas humains."

"Il y a une éthique à respecter, poursuit-il rempli de colère. Je ne devrais pas avoir à me battre avec eux."

"Eviter les actions frauduleuses"

Leetchi reconnait avoir été débordé par la multiplication de cagnottes solidaires en lien avec l'épidémie de coronavirus. Au total, plus de 10.000 cagnottes, soit environ 18 millions d'euros collectés, ont été créées pour venir en aide aux soignants en grande majorité.

"Avec cet élan solidaire sans précédent, hors norme, il y a eu une véritable inversion des tendances", explique Alix Poulet, la PDG de Leetchi.

De 70% de cagnottes privées pour financer un anniversaire ou un pot de départ, la plateforme est passée à 65% de cagnottes publiques pour collecter des dons. L'entreprise explique avoir mis en place une procédure de vérifications afin d'assurer la transparence des dons et éviter les actions frauduleuses

"C'est notre engagement en tant que tiers de confiance de vérifier la destination des fonds, insiste Alix Poulet. C'est d'ailleurs une obligation en tant qu'établissement agréé 'intermédiaire de financement participatif'. Nous avons des outils internes pour procéder à ces vérifications avec des algorithmes pour détecter les arnaques. Il y a ensuite un contrôle manuel avec des effectifs qui évaluent le doute et qui peuvent prendre contact avec l'organisateur de la cagnotte." Pourquoi ne pas alors demander ses informations en amont?

"Nous avons essayé mais avec un tel volume de cagnottes, nous n'avons pas pu le faire", poursuit la PDG de Leetchi qui assure que cette expérience va entraîner l'entreprise à "revoir son expérience utilisateur".

La polémique pourrait prendre une autre ampleur prochainement. Une avocate, sensibilisée à la problématique par une amie qui a rencontré des difficultés pour récupérer de l'argent collecté, envisage de lancer une procédure judiciaire.

"Si ces retards de la part de Leetchi sont uniquement liés à un trop grand nombre de cagnottes à gérer, comment trouvent-ils le temps d'envoyer de nombreux messages aux utilisateurs pour leur réclamer leur pièce d'identité", ironise Me Rana Chaban.

L'avocate partage l'avis des utilisateurs: pourquoi ne pas demander les pièces justificatives en lien avec la cagnotte en amont?

"Ils doivent se justifier", conclut pour sa part Patrick Cantaluppi.
Justine Chevalier