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RDC: qu'est-ce qu'une éruption limnique, qui menace toujours la ville de Goma?

Le volcan Nyiragongo vu depuis le lac Kivu

Le volcan Nyiragongo vu depuis le lac Kivu - Alex Miles / AFP

Ce phénomène extrêmement rare pourrait libérer des quantités gigantesques de CO2 dans l'air et asphyxier les populations alentour.

Goma vit dans l'angoisse permanente. Moins d'une semaine après l'éruption du volcan Nyiragongo, qui a déjà fait plusieurs dizaines de victimes et provoqué plus de 400 séismes depuis dimanche dans cette ville de l'Est de la République démocratique du Congo (RDC), la population locale quitte les lieux de manière massive, dans un exode qui concernerait plusieurs dizaines de milliers d'habitants.

• Scénario catastrophe

Car pour l'heure, Goma est menacée par un phénomène qui pourrait être encore plus ravageur que l'éruption initiale: une éruption limnique. Ces dernières surviennent quand les eaux profondes de lacs très riches en gaz remontent soudainement à la surface, libérant des quantités gigantesques de CO2 dans l'air et asphyxiant les populations alentour.

Ce type de catastrophe, rare, a déjà frappé le Cameroun en 1986, où le retournement du lac Nyos a tué près de 1800 habitants et décimé plusieurs milliers de têtes de bétail.

Des scénarios envisagés par les experts après l'éruption du volcan Nyiragongo, c'est de loin le plus sombre. Mais a priori "pas le plus probable", rassure le volcanologue Patrick Allard, interrogé par l'AFP à l'issue d'une réunion avec l'Observatoire volcanologique de Goma, dans l'Est de la République démocratique du Congo (RDC).

Actuellement, les coulées du volcan ont cessé, en revanche le magma qui les a provoquées est en train de se propager sous terre, à une profondeur estimée entre 0 et 4 km au-dessous du niveau de la mer.

• Gazs stockés en profondeur

Dans le cas de la ville de Goma, ce "filon" de magma de plusieurs centaines de millions de mètres cubes est déjà passé sous Goma, et se dirige vers le lac Kivu, au sud de la ville, sans qu'il soit possible de savoir précisément ce qu'il fera, selon cet expert de l'Institut de physique du globe de Paris (IPGP-UMR). Une éruption limnique surviendrait si ce magma arrivait au fond du lac.

Il s'agit d'un lac "tectonique", qui contient dans ses profondeurs de gigantesques quantités de gaz - du dioxyde de carbone (CO2) et du méthane. Une composition particulière au Grand Rift, cet ensemble géologique d'Afrique de l'Est constitué de failles de volcan riches en gaz.

Contacté par LCI, le volcanologue Ludovic Leduc précise encore la composition de ces poches. "Une augmentation de température provoquée par un épanchement de lave sur les hauts-fonds du Kivu pourrait déstabiliser ces eaux profondes et provoquer une brusque libération de CO2 et de CH4. Le dioxyde de carbone est particulièrement inquiétant parce que l'éruption est dite limnique avec la libération de carbonique par une brusque décompression des eaux profondes remontant vers la surface."

Le lac Kivu
Le lac Kivu © Simon Wohlfahrt / AFP

• La bascule

Les profondeurs du lac Kivu sont donc alimentées par ces "fuites de gaz" issues du manteau terrestre. Ces gaz étant plus denses que les couches supérieures de l'eau, ils restent heureusement stockés au fond... sauf quand le lac est déstabilisé et que ses couches s'inversent, brusquement.

"Si le magma arrive, il relâche du gaz qui chauffe l'eau et remonte sous forme de bulles, ce qui vient alléger la couche profonde et lui permet de remonter à la surface. Comme quand on ouvre une bouteille de Perrier", développe le volcanologue, chercheur émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France.

Le lac s'est "retourné", et laisse s'échapper son immense stock de CO2. Un gaz plus lourd que l'air - il ne s'évapore pas, contrairement au méthane - et mortel au-delà de 15% dans l'atmosphère.

• Asphyxie foudroyante

"Si on le respire, notre coeur s'arrête de battre. C'est inodore, incolore, mais l'asphyxie est foudroyante", explique le chercheur.

Au Cameroun en 1986, les habitants avaient péri dans leur sommeil, raconte-t-il. Il évoque également ces 149 villageois indonésiens retrouvés morts "les uns sur les autres" après avoir traversé, sans le voir, un nuage de CO2 qui sortait du sol - ce qu'on appelle "éruption phréatique", du même type que sa cousine limnique et tout aussi dangereuse.

A l'échelle d'une ville comme Goma, "ça n'est jamais arrivé", souligne le scientifique. "Je ne pense pas que ses habitants soient exposés au risque d'une libération massive de gaz. Je pencherais plutôt pour l'hypothèse d'une éruption localisée, qui reste néanmoins dangereuse".

Peut-on prévenir la catastrophe ? Difficile de savoir, mais il existe des moyens de surveillance (capteurs sur le lac, sismographes permettant de tracer le magma...) pour une éventuelle évacuation. La dangerosité dépendra aussi de la direction que prendrait le nuage toxique. Pour s'en protéger, un masque à oxygène peut fonctionner.

https://twitter.com/Hugo_Septier Hugo Septier avec AFP Journaliste BFMTV