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"Un mois de perdu, c'est un mois de trop": ils n'ont pas pu se faire soigner à cause du Covid-19

Un malade du Covid-19 traité par le personnel soignant le 6 novembre 2020 dans l'unité de soins intensifs de l'Hôpital Privé de la Loire, à Saint-Etienne (photo d'illustration)

Un malade du Covid-19 traité par le personnel soignant le 6 novembre 2020 dans l'unité de soins intensifs de l'Hôpital Privé de la Loire, à Saint-Etienne (photo d'illustration) - JEFF PACHOUD © 2019 AFP

Rendez-vous annulé, opération déprogrammée ou greffe reportée: de nombreux patients craignent pour leur santé et leur avenir avec la saturation des hôpitaux par les malades du Covid.

Alors que la deuxième vague de Covid-19 sature les services de réanimation, les patients atteints d'autres pathologies qui devaient prochainement subir une opération devront attendre. Dans les Hauts-de-France ou dans les hôpitaux parisiens, la moitié des interventions chirurgicales non urgentes a en effet été déprogrammée pour faire face à l'afflux de personnes souffrant du Sars-CoV-2. En Paca, ce sont même toutes les opérations non urgentes qui sont reportées. Des situations dramatiques pour ces patients qui voient dans ces reports leurs chances de survie diminuer.

"On m'a appelé deux jours avant pour annuler"

C'est le cas de Jean-Pierre*, 81 ans ce vendredi, qui devait se faire opérer le 28 octobre dernier d'un cancer à l'estomac dans un hôpital de Savoie. "On m'a appelé deux jours avant pour me dire que l'opération était annulée", témoigne-t-il, abattu, pour BFMTV.com. Pourtant, tout était prêt.

"J'avais vu le chirurgien, le cardiologue et le pneumologue car je dois subir l'intervention de Lewis-Santi, c'est une opération lourde (retrait d'une partie de l'œsophage et de la partie supérieure de l'estomac avec chirurgie de reconstruction, NDLR). Un gros truc qui nécessite ensuite d'être surveillé en soins intensifs ou en réanimation. Mais tous les lits sont occupés par des patients Covid."

En attendant et à défaut d'opération, l'octogénaire se "tape" deux nouvelles séances de chimiothérapie - après quatre premières cet été - afin de limiter la progression de la tumeur.

"Personne n'est capable de me dire quand je serai opéré. Rien qu'un mois de perdu, c'est un mois de trop."

Jean-Pierre envisage ainsi de s'adresser à l'un des 18 centres de lutte contre le cancer et espère que l'issue y sera favorable pour lui.

"Il n'y a que là que je peux espérer trouver une chance de salut. Je verrai ça après ma chimio."

"Des grenades dégoupillées"

Céline Lis-Raoux, directrice de RoseUp Association qui accompagne les femmes confrontées à un cancer et publie également Rose magazine à destination de ces dernières, a enregistré par le biais d'une plateforme dédiée quelque 80 cas de dysfonctionnements dans des parcours de soins à cause du Covid. Un certain nombre d'entre eux concernent des femmes qui devaient subir des mastectomies préventives en raison d'une prédisposition génétique, notamment en région Rhône-Alpes.

"Pour ces femmes porteuses du gène BRCA, ce sont des grenades dégoupillées, s'indigne-t-elle pour BFMTV.com. Ce n'est pas pour rien qu'elles se font enlever les seins à même pas 40 ans. En un mois, le cancer peut apparaître et se développer."

Ce qu'a récemment confirmé le chirurgien Laurent Lantiéri, avec des complications qui peuvent parfois être très graves.

Céline Lis-Raoux enregistre également de nombreux rendez-vous de suivi annuel dans le cas d'un premier cancer ou de mamographies annulées.

"Je sais que les médecins ne font pas ça par plaisir mais certains patients n'ont ni les ressources ni les moyens pour prendre rendez-vous dans des cabinets de ville ou dans le privé. Ils ne peuvent pas avancer 40 euros et cela crée de vraies inégalités de soins."

Elle tente ainsi, par le biais de son association, de trouver des solutions pour ces personnes. "Une dame devait subir une double mastectomie prophylactique à Lyon mais l'opération a été annulée. On a réussi à lui reprogrammer à Clermont-Ferrand. Des membres de notre réseau ont même proposé de l'héberger et de l'accompagner à l'hôpital."

"Aucune nouvelle depuis six mois"

Autre cas de figure: les patients en attente d'une greffe. C'est le cas de Morgane*, 26 ans, dialysée depuis deux ans. La jeune femme qui réside dans la Loire a déjà reçu une première greffe de rein mais son corps l'a rejetée au bout de trois ans.

"Maintenant, j'ai développé des anticorps, ce qui signifie que ce sera encore plus difficile de trouver un rein compatible", s'inquiète-t-elle pour BFMTV.com.

Pendant le premier confinement, la transplantation rénale avait été totalement suspendue pour ne reprendre progressivement qu'à partir de mi-mai. Cette ancienne groom qui a dû renoncer à son métier en raison de ses dialyses espère ainsi que les greffes seront cette fois-ci maintenues.

"S'il y a un rein compatible mais que les greffes ne se font plus, il va encore falloir que j'attende un an, deux ans? C'est pourtant vitale une greffe. Et qu'on ne me dise pas que c'est un risque pour moi d'être hospitalisée, je me rends trois fois par semaine plusieurs heures en centre de dialyse."

Morgane assure n'avoir "aucune information" sur son avenir. Son néphrologue ne lui répond pas. "Je n'ai pas de nouvelle de lui depuis six mois alors que d'habitude, je l'avais quasiment toutes les semaines au téléphone." Si elle comprend qu'il soit débordé, elle estime et regrette "qu'en tant que patient, on soit les derniers informés".

"220 reins ont été perdus"

Magali Leo, porte-parole de Renaloo, une association de patients atteints de maladies rénales, est elle aussi très inquiète. "De janvier à octobre, on a enregistré une baisse de 20 à 25% des prélèvements et des greffes", déplore-t-elle pour BFMTV.com. Et souhaite que la situation du printemps ne se reproduise "plus jamais".

"Les greffes de cœur, de poumon ou de foie se sont poursuivies mais pas celles de rein. Concrètement, cela signifie que 220 reins ont été perdus."

Elle distingue d'ores et déjà des signaux inquiétants alors que certains hôpitaux renoncent à pratiquer des greffes à partir de donneurs vivants. Et rappelle que 16.000 personnes sont en attente d'une greffe de rein.

"Je suis en contact avec des patients dont les rendez-vous sont reportés, tout prend du retard. Avec des états de santé qui se dégradent au point de ne plus pouvoir attendre et de devoir être dialysés. C'est très anxiogène pour eux."

"S'il avait été opéré plus tôt, il aurait été moins affaibli"

Des inquiétudes pour sa santé qu'Alain*, 84 ans, a connues. S'il a finalement été opéré le 28 juillet dernier d'un cancer du côlon, entre les premiers symptômes et l'intervention chirurgicale, il s'est passé près de six mois, dont le confinement et la première vague de l'épidémie.

"Le diagnostic a été décalé à cause du Covid, raconte pour BFMTV.com Renée*, son épouse âgée de 79 ans. C'est sûr que s'il avait été opéré plus tôt, il aurait été moins affaibli par la maladie."

Début février, l'octogénaire qui réside en Seine-et-Marne se sent très fatigué. Une fatigue qui persiste et empire. Les premiers temps, Alain refuse de consulter: à l'époque, le coronavirus vient d'arriver en France, les clusters essaiment et le nombre de cas positifs augmente rapidement. L'homme a peur et craint d'attraper le virus dans les cabinets médicaux.

Mais pendant le confinement, son état se dégrade rapidement: il perd l'appétit, maigrit et a d'importants troubles intestinaux. "Quand on a vu que vraiment, ça n'allait pas, il a finalement accepté de consulter mais les hôpitaux n'ont pas pu le prendre, il n'y avait pas de place, se souvient sa compagne. Il aurait dû faire des examens mais ça n'a pas pu se faire."

"Il a subi, on n'a rien pu faire"

La médecin traitante du couple, inquiète, parvient par ses contacts personnels à le faire admettre dans un service de gériatrie d'un hôpital de sa région. Mais seulement au mois de juin. Après deux semaines d'hospitalisation, le diagnostic tombe et Alain doit être opéré.

Son cas est compliqué: Alain a déjà été opéré d'un cancer de la vessie, a une sonde avec une poche urinaire, le service où il vient d'être hospitalisé refuse de l'opérer. Un hôpital parisien accepte de le prendre en charge. Il y est hospitalisé une dizaine de jours début juillet - "pour le requinquer, il était tellement faible, ils ne pouvaient pas l'opérer", ajoute Renée - avant qu'un tiers de son côlon ne lui soit retiré.

Aujourd'hui, Alain est traité par chimiothérapie et ce pour six mois. S'il se dit fatigué par ce traitement, "ça ne se passe pas trop mal", confie Renée. Car quand le cancer du côlon a été diagnostiqué, "il n'y avait encore rien au foie", explique-t-elle. Mais au moment de l'opération le mois suivant, un nodule était apparu. "Il a subi la situation, on n'a rien pu faire."

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https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV