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Covid-19: faut-il s'inquiéter du manque de recul vis-à-vis des vaccins à ARN messager?

Ce mardi matin, le professeur Éric Caumes a émis des doutes sur les vaccins de type ARNm, reprochant un manque de publications scientifiques indépendantes sur le sujet. Des propos qui ont entraîné une levée de boucliers de la part de la communauté scientifique.

Dans un contexte de défiance de la population à l'égard des vaccins contre le Covid-19, les propos tenus ce mardi matin par Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, suscitent à la fois indignation et interrogations. S'il a assuré qu'il se ferait bien vacciner contre le Covid-19, l'infectiologue a fait part d'un certain scepticisme vis-à-vis de certains des vaccins qui s'apprêtent à entrer sur le marché: ceux utilisant la technique de l'ARN messager.

"Pour l'instant je ne peux pas vous dire car je ne sais pas ce que ça vaut, je n'ai pas le recul nécessaire", a-t-il déclaré à l'antenne de France Inter, avançant qu'il n'avait toujours "pas lu de publication scientifique concernant ces vaccins" à ARN messager.

"Pour moi, me faire vacciner avec des produits que je ne connais pas, dont je n'ai d'informations que par les communiqués de presse des compagnies pharmaceutiques, c'est quand même leur faire une confiance aveugle et absolue", a-t-il poursuivi.

Une partie de l'opinion en proie au doute

Des propos qui sont loin de faire l'unanimité au sein de la communauté scientifique, alors que la population fait preuve d'une grande défiance à ce sujet. Sur le plateau de BFM Lille ce mardi matin, le professeur de santé publique du CHU de Lille Philippe Amouyel expliquait à quel point il est important de "rassurer les gens, de donner des explications" en cette période, regrettant que le gouvernement n'ait pas encore suffisamment communiqué sur ce qu'était un vaccin à ARN messager.

"C'est une chance inouïe qu'on a, et c'est de ça qu'il faut convaincre les Français aujourd'hui!".

Beaucoup de vaccins contre le Covid-19 s'appuient sur cette nouvelle technologie, l'ARN messager, un type de molécule messagère qui transmet aux cellules l'information nécessaire à la fabrication d'une protéine virale. Le système immunitaire identifie alors cette dernière comme un antigène, puis réagit en fabriquant des anticorps. Cette réponse immunitaire permet au corps de se préparer à lutter contre le virus.

"Des doutes, il est normal d'en avoir", estime sur BFMTV la virologue Mylène Ogliastro, vice-présidente de la Société française de virologie, qui souligne que "la science se base sur des faits et là, il est vrai que l'on a que des faits de court-terme". "Il faudra que les autorités de santé aient vraiment accès à toutes les données pour qu'elles puissent juger en toute indépendance de l'efficacité de la molécule."

Mais la spécialiste des virus n'est pas aussi inquiète que son homologue Eric Caumes.

"Quand je regarde comment sont faits ces vaccins, ce sont des technologies qui me sont familières. Il faudra avoir les chiffres mais au regard de mes connaissances en virologie, ils ne présentent pas plus de risque que tout autre stratégie vaccinale ou molécule qui serait mise sur le marché", rassure aussi la virologue.

Sur BFMTV, le directeur scientifique de l'Institut Pasteur Christophe Denfert reconnaît que la majorité des informations dont les scientifiques disposent à l'heure actuelle provient "des communiqués de presse" des laboratoires chargés de développer ces vaccins. Ceci dit, les autorisations qui seront éventuellement delivrées par l'Agence européennne du médicament "seront données sur la base de résultats que Pfizer, ou encore Moderna devront leur communiquer". Christophe Denfert se veut ainsi rassurant:

"Il va donc y avoir un examen de ces données qui permettra ensuite aux agences de délivrer - ou pas - une autorisation de vaccination".

Les espoirs et les inconnues du vaccin

Le directeur de l'Institut Pasteur n'a donc aucun doute sur le fait que "les données qui ont été collectées au cours des différents essais cliniques de phase 3" vont être rendues publiques: d'abord par les agences, puis dans un second temps par le biais de publications scientifiques. "On pourra ainsi se faire une opinion éclairée de la valeur de ces vaccins", assure le spécialiste. S'il reconnaît volontiers un certain "manque de recul" concernant le long-terme, il considère que "si une autorisation est donnée par une autorité comme l'Agence européenne du médicament, c'est que la notion de risque a été clairement pesée"

"Pour l'instant, ce qu'on en sait, c'est qu'ils ont une très bonne efficacité, qu'ils ne sont pas associés à des effets secondaires, au moins pour la période évaluée, et que leur protection est d'une durée de deux-trois mois", précise-t-il.

Un avis que partage Stépane Paul, immunologiste et membre du comité vaccin-Covid, pour qui les données déjà rendues publiques sont "rassurantes en terme de sécurité d'utilisation".

"On ne peut pas aller au-delà de ce qu'on sait (...) Moi je rejoins l'avis que ces vaccins sont efficaces, on a des durées d'efficacité sur trois mois maintenant. Ça peut paraître court mais c'est une course qu'on effectue contre le Covid-19".

"Il y a déjà pas mal de données qui ont été publiées, notamment les résultats de phase 1 et de phase 2 pour le vaccin Pfizer/BioNTech. Et puis c'est une technique qui a été prouvée auparavant par d'autres essais cliniques, notamment dans le cadre de vaccins contre Ebola, ou anti-tumoraux notamment", explique-t-il, considérant qu'il s'agit d'"une technologie qui a une dizaine d'années maintenant et pour laquelle on a un certain recul". Pour lui, "les données des dernières phases de test de Pfizer vont être publiées, c'est désormais une histoire de jours ou de semaines".

"Il faut savoir communiquer. Dans le cadre d'autres vaccins tels que la grippe, on a le même type d'information, sans avoir pour autant de problématique supplémentaire".

"Un processus qui paraît rapide" mais qui est "normal"

Quant aux éventuels effets secondaires qui pourraient être observés après le vaccin tels que la fatigue, "c'est tout-à-fait classique, c'est même légérement inférieur à ce à quoi on peut s'attendre avec des vaccins inactivés. Quand on regarde les données de phase 2 et 3 pour ces vaccins ARNm, on a des profils tout à fait classiques avec très très peu de fièvre, encore moins chez les gens âgés donc il n'y a vraiment rien d'alarmant sur les données à court terme."

"Toute la problématique est sur les données à plus long-terme", concède ensuite l'immunologiste. "Mais comme pour tout autre vaccin, il va falloir surveiller, faire de la pharmaco-vigilance et on ne va pas lâcher les gens vaccinés comme ça dans la nature. Ils vont être suivis comme il faut le faire normalement".

"Je me ferai vacciner", a quant à lui affirmé sur notre antenne Antoine Flahaut, directeur de l'Institut de santé globale de l'Université de Genève. "Je ne vois pas pourquoi on s'étonne de ne pas avoir de publication scientifique avant l'autorisation de mise sur le marché. Moi je ne connais pas beaucoup de produits qui publient leurs résultats dans la presse avant que les médicaments ne soient sur le marché".

"C'est un processus qui, en réalité, paraît rapide. Je suis d'accord avec ça, mais c'est normal".

D'autant que ce mardi, le vaccin développé par le laboratoire britannique AstraZeneca et l'université britannique d'Oxford est devenu le premier à voir ses résultats d'efficacité validés par une revue scientifique, The Lancet. La publication de ces résultats, passés au crible par des scientifiques indépendants, confirme que ce vaccin est efficace à 70% en moyenne, conformément à ce qu'avait annoncé AstraZeneca le 23 novembre.

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV