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Vers une liste "gilets jaunes" aux européennes: un pari risqué et prématuré

Jean-François Barnaba, gilet jaune dans l'Indre.

Jean-François Barnaba, gilet jaune dans l'Indre. - -

Alors que les annonces d'Edouard Philippe n'ont pas apaisé le mouvement des gilets jaunes, l'un d'entre eux dit son intention de mettre sur pied une liste pour les élections européennes du printemps prochain. Deux politologues ont analysé cette éventualité auprès de BFMTV.com.

"Dans un souci d'apaisement" selon ses propres termes, le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé une suspension de six mois des taxes les plus décriées par les gilets jaunes.

Un tel moratoire, assorti de discussions dans le cadre d'une vaste concertation, devrait repousser l'arbitrage final après les prochaines élections européennes, prévues pour le 26 mai 2019. Seulement voilà, alors que les manifestants jugent les décisions gouvernementales insuffisantes, l'un d'entre eux a déclaré qu'il travaillait à constituer une liste de gilets jaunes pour les européennes. 

"Il faut que ce soit des gens des classes populaires" 

Quelques heures plus tôt, Jean-François Barnaba, gilet jaune dans l'Indre, a ainsi abordé le sujet de ce scrutin dans la matinale de France Inter dont il était l'invité: 

"Je travaille (à une liste de gilets jaunes pour les européennes) avec une grande intensité et beaucoup d’engagement. Je crois que pour qu’on change totalement de paradigme, notamment en matière de politique économique, il faut que ce soit des gens issus des classes populaires, qui ont toujours délégué et n’ont jamais investi le Parlement massivement. On sait bien quelle est la composition sociologique du groupe majoritaire, des professions libérales, des cadres supérieurs etc. il faut une grande, grande modification."

"Première sanction possible contre le gouvernement"

Or, ce projet entraîne les gilets jaunes dans un monde de paradoxes. Eddy Fougier, politologue et spécialiste des mouvements politiques alternatifs joint par BFMTV.com, note tout d'abord: "On peut y voir une logique chronologique. La première sanction électorale possible contre le gouvernement, ce sont les européennes. Et puis, c'est un scrutin de liste, qui n'est pas majeur, traditionnellement vu par les électeurs comme une élection de second rang qui permet de 'se lâcher' sans conséquence pour les rapports de forces nationaux".

Pour autant, la contradiction menace, selon lui: "Le mouvement se veut apolitique, il veut avant tout faire avancer des mesures économiques et sociales. Une élection aiderait-elle à faire bouger les choses, ou risquerait-elle plutôt de les normaliser, les faire entrer dans un ensemble structuré, classique, avec ses éléments de langage et ses querelles d'égos?"

"Bizarroïde et prématuré" 

Le politologue Jérôme Sainte-Marie, président de Pollingvox, joint par BFMTV.com, observe: "C'est une démarche un peu bizarroïde et très prématurée". L'initiative lui apparaît d'autant plus prématurée que jouer le coup d'après reviendrait à anticiper une extinction du phénomène en cours: "Cette idée ne peut se développer que si le mouvement échoue. Si il n'y a plus de mobilisation, alors on passera à la phase électorale, mais pour l'instant, on est dans la mobilisation sociale. Commencer à discuter des européennes, c'est saboter le mouvement". 

Une liste "gilets jaunes" pourrait même profiter à un paysage politique que les protestataires entendent combattre: "Ça ne peut qu'être regardé avec bienveillance par des partis installés", souligne Jérôme Sainte-Marie, qui estime que ceux qui ont le plus à redouter ce nouvel acteur éventuel sont le Rassemblement national et, dans une moindre mesure, les Insoumis. Eddy Fougier appuie: "C'est vrai que d'un certain point de vue, ça correspond bien au cadrage général qu'Emmanuel Macron veut donner à cette élection: populistes contre pro-européens. La perspective d'une multitude de listes anti-Macron n'est pas forcément mauvaise pour lui". 

Vers "l'autodestruction"? 

Les deux experts tombent enfin d'accord sur le peu de bénéfices que les gilets jaunes auraient à espérer de la constitution d'une liste qui les représente aux élections européennes: "S'il devait y avoir une liste gilets jaunes, elle ne ferait pas grand-chose. Il faudrait pour cela trouver des figures connues, un programme en lien avec les questions européennes et un soutien du mouvement", analyse Eddy Fougier. Jérôme Sainte-Marie va plus loin: "Tous ces mouvements ont de toute façon une grande capacité d'autodestruction". 

Vue comme cela, la route jusqu'aux européennes paraît bien longue pour les gilets jaunes lorgnant sur le scrutin. 

Robin Verner