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Twitter et les politiques: 10 ans de polémiques en 140 signes

Manuel Valls à l'Assemblée le 9 mars 2016.

Manuel Valls à l'Assemblée le 9 mars 2016. - Alain Jocard - AFP

Dix ans après la création de Twitter, une grande majorité des politiques possède un compte sur le réseau social. Un moyen de capter l'attention des médias et du public, au risque d'en faire parfois un peu trop.

Juin 2010, la France est en plein psychodrame autour de la "grève" de l'équipe de France en Afrique du Sud. Raymond Domenech est auditionné en commission à l'Assemblée nationale. Le rendez-vous se passe à huis-clos. Derrière la porte, une centaine de journalistes attendent des nouvelles. A l’intérieur, le député UMP de Haute-Savoie Lionel Tardy livre sur Twitter des bribes de déclarations de l'entraîneur et des élus présents. "En une demi-journée, j'ai gagné 3.000 followers", se souvient l'élu. L'épisode marque une étape dans la pratique de Twitter par les politiques. Elle sera aussi l'un des premiers faits de gloire du député.

Son but: apporter des informations qu’il est le seul à détenir. "Lorsque j'ai ouvert mon compte en septembre 2009, les journalistes n'avaient pas accès au contenu des travaux en commission à l'Assemblée". Il leur fallait à l'époque attendre la parution du Journal officiel, deux jours plus tard, pour en connaître le contenu. “Une absurdité, alors qu’on avait voté en 2009 le renfort du travail en commission”.

L'élu haut-savoyard s'en donne à cœur joie et informe sur son compte de l'adoption d'amendements et des petites phrases échangées. Il sera l'un des premiers députés à se faire une notoriété via son travail à l'Assemblée. Et sera aussi raillé pour avoir brisé le secret des commissions. “Je suis le traître de Twitter et j’assume”, écrit-il à l’époque.

"J'ai vite pris l'appellation de 'Député Twitter' ou 'député 2.0'", s'amuse aujourd’hui Lionel Tardy. "D’ailleurs on me demande encore de montrer comment ça marche". Pourtant, l'élu tweete moins qu'avant. Depuis près de deux ans, l'Assemblée permet au public de suivre le travail en commission sur son site. Plus besoin d’une “taupe” à l’intérieur. "J'ai 29.000 followers, parmi eux tous les leaders d'opinion. Cela me suffit".

"Il faut être sur Twitter car les autres y sont aussi"

C'est un fait, aujourd'hui Twitter est devenu incontournable. "Il faut y être lorsqu'on est politique", confirme l'historien des médias Christian Delporte. "Ils n'ont pas le choix, c'est obligatoire dans la mesure où les autres y sont". En juin 2015, 418 des 577 députés étaient inscrits sur le réseau social, soit 72,6%, selon le spécialiste Erwan Le Nagard.

"Cela leur permet une expression directe et une visibilité médiatique", poursuit Christian Delporte. "Outre la visibilité, Twitter offre aussi une interaction avec les followers. Or le politique passe son temps à vouloir nouer un lien direct avec ses militants.” Et si tous les Français n’ont pas de compte, “Twitter est un outil plutôt utilisé par les moins de 35 ans, qui sont souvent les moins politisés. C’est donc une façon de les toucher”.

D'autres ont bien remarqué l’intérêt de Twitter pour relayer des événements jusqu’alors peu populaires. "Lorsque j'ai rejoint Jean-Marc Ayrault à Matignon, il avait été président de groupe à l’Assemblée et avait vu la place prise notamment par les Questions au gouvernement sur Twitter", se souvient Emile Josselin, qui gérait le compte Twitter de l'ex-Premier ministre. “D’un événement banal voire ringard, les séances de questions sont devenues un rendez-vous de la vie politique française”.

Petites phrases et polémiques

Mais la généralisation de Twitter ne va pas sans dérives. Le nombre de caractères d’un tweet étant limité à 140 signes, difficile d’approfondir. “C’est sûr que cela ne favorise pas le débat d’idées”, reconnaît Christian Delporte. “Le débat avec les followers, en vérité, cela ne fonctionne pas”. Pour marquer les esprits à une époque où tous les politiques ou presque ont un compte Twitter, mieux vaut faire court et percutant - au risque de choquer.

Alexis Bachelay, député PS des Hauts-de-Seine, s’en souvient: à l’été 2015, à l’occasion de l’opération “Tel-Aviv-sur-Seine” à Paris, il compare sur Twitter la politique israélienne à l’apartheid mené en Afrique du Sud. "Aurions-nous eu l'idée d'un Pretoria-sur-Seine avec l'Afrique du Sud avant la libération de Mandela et la fin de l'apartheid? Je dis non", écrit-il.

Tollé sur Twitter. Le député essuie des critiques virulentes de son propre camp mais aussi de plusieurs cadres de l’opposition. Le débat le dépasse, on lui demande d’effacer son tweet - il refuse. “J’ai alors suspendu mon compte pendant quelques jours, le temps que mes vacances se terminent”.

“Un acte fort”, pour celui que se définit comme “un twitto assez actif”. “J’ai même des collègues députés qui ont carrément quitté Twitter après ce genre de polémiques”, assure Alexis Bachelay.

"Savoir se taire"

L’aspect “sans filtres” du réseau social permet à un élu émergent, peu connu du grand public, de séduire grâce à une présence plus directe et spontanée que ceux dont les comptes sont gérés par des community managers. Mais il laisse parfois le politique bien seul devant des polémiques qu’il a lui même allumées. “L’enjeu pour les politiques aujourd’hui, c’est de savoir se taire”, lance Emile Josselin. “On n’est pas obligé d’avoir une réaction sur tout, dans la minute. Il faut savoir maîtriser la facilité d’expression qu’offre cette plateforme.”

“Un député n’est pas là pour réagir à tout va. Il est d’abord là pour apporter de l’info”, confirme Lionel Tardy. Et un élu qui n’en n’apporte pas peut très bien se passer d’une inscription sur Twitter. Le député savoyard n’hésite d’ailleurs pas à le dire à ceux qui lui demandent conseil pour envoyer leur premier tweet: “la place est déjà prise”. “Les gens suivent les leaders, les chefs de partis et quelques autres, mais c’est tout. Si vous n’êtes pas déjà dans les 50 plus importants, cela ne sert à rien. Vous plafonnerez à 1.500, 2.000 followers…”

Et même si un politique parvient à avoir un grand nombre d’abonnés, le travail est encore long pour pouvoir en tirer profit. “Même si vous en avez beaucoup, vos followers ne sont pas forcément des militants. Ce ne sont pas eux qui vont ensuite tracter sur les marchés ou faire du porte-à-porte”, avertit Christian Delporte pour qui “Twitter n’est qu’un outil”. Dont les politiques ne doivent, donc, pas tout attendre.

https://twitter.com/ariane_k Ariane Kujawski Journaliste BFMTV