BFMTV

Tapie, le porte-malheur de la République

Hervé Gattegno

Hervé Gattegno - -

L’enquête sur l’arbitrage qui a rapporté 400 millions d'euros à Bernard Tapie avance, avec la mise en examen d’un des arbitres, l’ex-magistrat Pierre Estoup. Cette affaire aura forcément des conséquences politiques.

Il est trop tôt pour le bilan judiciaire, mais il y a déjà un constat politique à tirer : Bernard Tapie aura causé du tort à 2 présidents et à 2 premiers ministres – ce qui fait de lui un homme de pouvoir… de nuisance. François Mitterrand l’a fait 2 fois ministre et les 2 fois, il a été pris dans un scandale. Nicolas Sarkozy a favorisé cet arbitrage contesté, le voilà éclaboussé à son tour. Et puis Michel Rocard et Lionel Jospin, eux, s’étaient opposés à Tapie quand ils étaient à Matignon : il leur a pourri l’existence jusqu’à contribuer à leur barrer la route de l’Elysée. Au total, Tapie s’est voulu porte-drapeau de la gauche dans les années 90, il a surtout été un porte-malheur.

Vous disiez il y a quelques jours qu’il manquait des preuves pour dénoncer une fraude. Est-ce qu’on peut dire maintenant que la justice en sait assez et que l’affaire va mal tourner ?

Le chef de mise en examen retenu contre l’arbitre est explicite : « escroquerie en bande organisée ». Il y a la présomption d’innocence, mais ça signifie que la justice considère qu’il y a eu une escroquerie et qu’elle a été commise par un groupe de personnes. On peut suspecter les 2 autres arbitres (qui ont peut-être laissé faire celui choisi par Tapie), certains avocats du dossier (pas seulement celui de Tapie), des hauts-fonctionnaires voire des politiques. Mais s’il y a bien eu tromperie, on connait le bénéficiaire : Tapie lui-même. Et surtout on connaît la victime : l’Etat, c’est-à-dire les contribuables – vous et moi.

La question qui risque de se poser, c’est : si la fraude est établie, est-ce que Bernard Tapie peut être condamné à restituer les 403 millions d’euros qu’il a reçus de cet arbitrage ?

Juridiquement, oui. Avec les éléments nouveaux, l’Etat peut nourrir un recours qui ferait annuler l’arbitrage et Tapie n’aurait plus droit à rien. Mais il va multiplier lui aussi les procédures, comme il l’a fait pendant 15 ans après la vente d’Adidas, pour gagner du temps. Sans compter qu’il sera difficile de faire saisir des biens s’ils sont à l’étranger. Détail méconnu : très peu de temps après avoir perçu son chèque, en 2010, Tapie a transféré une grande partie des fonds au Luxembourg et à Monaco. Ce n’est pas illégal en soi, mais vu d’aujourd’hui, ça peut donner à penser qu’il voulait mettre son argent à l’abri, au cas où…

François Bayrou parle du « plus grand scandale de l’histoire de la Ve République ». Il a raison ?

Si la fraude est avérée, elle peut impliquer un ex-président du Conseil constitutionnel (Pierre Mazeaud), la directrice du FMI (Christine Lagarde), des anciens ministres, plusieurs proches de Nicolas Sarkozy (voire Sarkozy lui-même). Elle peut aussi déconsidérer la justice, la haute administration et la politique – c’est en partie fait et c’est beaucoup. Et puis c’est une affaire qui a démarré en 1994, il y a 19 ans, et qui est partie pour durer encore des années – donc si ce n’est pas le plus grand scandale, c’est au moins le plus long.

Ecoutez ici le Parti Pris d'Hervé Gattegno de ce jeudi 30 mai.

dossier :

Affaire Tapie

Hervé Gattegno