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L'abstention à la présidentielle atteindra-t-elle un record?

Un vote lors de la primaire à gauche.

Un vote lors de la primaire à gauche. - CHRISTOPHE ARCHAMBAULT - AFP

Les derniers sondages indiquent un taux élevé d'abstentionnistes potentiels à la présidentielle. Le second tour du scrutin pourrait être marqué, lui, par une nouvelle forme d'abstention. Cette lecture est cependant contestée par certains politologues.

C’est l’inconnue qui bouscule toutes les équations électorales. A deux mois de l’élection présidentielle, l’abstention s’invite à nouveau dans les débats. Dans un sondage BVA réalisé auprès de 940 personnes les 19 et 20 février derniers, 74% des électeurs disent leur certitude d'aller voter au premier tour de l’élection présidentielle. En face, on trouve donc 26% d'incertains. A l'institut de sondages Elabe, on parle même de six électeurs sur dix "certains d'aller voter", et donc de 40% de l'électorat n'étant sûrs de rien. Bien sûr, tous ces indécis ne s'abstiendront pas nécessairement d'aller voter, mais s'ils devenaient réalité, l'élection présidentielle 2017 pourrait afficher un record d'abstention. 

Un double phénomène

En 2002, le taux de participation à l’élection présidentielle avait déjà connu une dépression: 28,4% des citoyens s'étaient abstenus le 21 avril et ils étaient encore 20,29% au soir du second tour. En revanche, l’élection de 2007 avait affiché une participation plus forte avec seulement 16,23% d'abstentionnistes au premier tour et 16,03% au second.

2012 avait vu les abstentionnistes atteindre 20,52% de l’électorat dans un premier temps, et 19,65% lors du duel de second tour entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. Doit-on s’attendre à une nouvelle montée de l’abstention cette année, sur fond par exemple de démobilisation consécutive aux différentes enquêtes autour de Marine Le Pen et François Fillon?

Selon le politologue, Thomas Guénolé, le corps électoral est partagé entre deux tendances contrastées:

"Il y a quelque chose de très intéressant. Fin 2016, on a observé un rush pour s'inscrire sur les listes électorales. Donc les projections d'abstention devraient être plus basses. Si, malgré cette poussé d'inscription, on ne s'oriente pas vers ce scénario, c'est que deux phénomènes cohabitent. D'un côté, le rush d'inscriptions indiquent que des catégories de gens qui d'habitude ne votent pas, ne se sentent pas représentées, ont trouvé cette fois-ci des discours leur convenant. De l'autre, des gens qui normalement se sentent représentés traversent une sorte de déprime. Mais, attention, c'est à la marge que ça se passe". 

"Un taux irréductible d'abstentionnistes"

En-dehors de ces variations, Jérôme Sainte-Marie, politologue et président de la société d’études PollingVox, rappelle un impondérable: "De toute façon, il y a un taux irréductible d’abstentionnistes. Même dans les années soixante-dix, on n’a jamais atteint 90% de votants." Pour autant, le sondeur n’imagine pas un plus grand désamour pour la politique s’exprimer dans les urnes dans quelques semaines:

"Je crois qu’on aura une participation assez forte. Tout d’abord, la figure de Marine Le Pen peut réduire l’abstention: certains abstentionnistes sont susceptibles de rejoindre ses électeurs et, à l’inverse, la dramatisation autour de sa candidature peut motiver certains abstentionnistes à voter contre elle", observe Jérôme Sainte-Marie.

Un renouvellement des figures bénéfique

Mais ces phénomènes d’adhésion et de rejet en direction de la leader frontiste ne sont pas les seuls à plaider en faveur d’une plus forte politisation de l’électorat: "L’offre est très renouvelée cette année, contrairement à 2012. Finalement, cette élection rappelle celle de 2007 où le renouvellement de la classe politique était apparu à travers Ségolène Royal et même Nicolas Sarkozy avec son discours sur la rupture", appuie Jérôme Sainte-Marie. 

En d’autres termes, le renoncement de François Hollande, l’éviction de Manuel Valls et la victoire de Benoît Hamon à la primaire à gauche, les défaites d’Alain Juppé et Nicolas Sarkozy dans la compétition équivalente à droite, mais aussi le ralliement de la figure tutélaire du centre, François Bayrou, à Emmanuel Macron, un nouveau visage du paysage politique, ramèneraient des électeurs dans les isoloirs en rafraîchissant le personnel politique.

Jusqu'ici l'hésitation était très compréhensible

Yves-Marie Cann, directeur des études politiques d'Elabe, reprend l'analyse de son confrère. Pour lui, les jeux restent ouverts en matière d'abstention: "Finalement, on peut tout aussi bien approcher d'un record d'abstention, si le débat n'aborde pas les sujets de fond, comme d'un record de participation lié à ce renouvellement de la classe politique ou à l'enjeu du Front national." Malgré des indices d'incertitude sur le fait de se déplacer légèrement supérieurs à ce qu'ils étaient à la même époque en 2012, l'expert est plutôt optimiste quant à la mobilisation de l'électorat:

"La tendance n'a rien d'alarmant car des éléments expliquaient jusqu'ici les hésitations autour de la participation. Il y avait tout d'abord une incertitude forte autour de l'offre politique qui serait au rendez-vous du premier tour. Les discussions entre candidats à gauche posaient la question de retraits éventuels. Au centre, François Bayrou irait-il ou non? Compte tenu des accusations autour de François Fillon, on s'est demandé s'il pouvait maintenir sa candidature. Or, sur tous ces sujets, il y a eu une clarification depuis quelques jours. Cet élément favorise la cristallisation des choix de l'électorat et, mécaniquement, la participation."

Le ton de la campagne, et les chemins qu'elle a suivis jusque-là, n'avaient rien non plus pour rassurer l'électeur: "Le mois de février a été préempté par des sujets qui n'étaient pas de nature à favoriser la participation. Il y a eu l'affaire Fillon, les tractations entre appareils à gauche. Maintenant, le débat peut se porter sur des sujets qui intéressent les Français. Là encore, ça devrait favoriser les intentions d'aller voter", analyse Yves-Marie Cann. 

Les débats, armes de conviction massive? 

Une nouveauté vient s'ajouter, qui devrait avoir une incidence sur la participation. A compter du 20 mars, plusieurs chaînes de télévision organiseront des débats entre les candidats à la présidentielle. La forme de ceux-ci variera: TF1 n'invitera que les cinq candidats les plus hauts dans les sondages, tandis que France 2 conviera tous les candidats ayant obtenu leurs parrainages sur son plateau. D'autres débats pourraient suivre. Au-delà de ces différences, ces échanges sont inédits avant la tenue du premier tour, et devraient avoir une influence sur la participation.

"Les débats, j'en suis sûr, feront une audience de dingue. La moitié des électeurs vont se décider au terme de trois ou quatre débats. Ce sera décisif!" prédit Thomas Guénolé. 

A gauche, la tentation de l'abstention au second tour...

Et si le problème de la participation se reposait au second tour? A ce stade, la présence quasi-assurée de Marine Le Pen pousse certains sondeurs à examiner deux hypothèses principales de second tour: selon les enquêtes d’opinion, l’affiche pourrait opposer la présidente du Front national à l’ex-ministre de l’Economie, ou à l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy.

Deux schémas qui ne réjouissent pas forcément tout un pan de l’électorat, notamment à gauche. Selon le dernier sondage Kantar Sofres, en cas de duel Emmanuel Macron-Marine Le Pen, 39% des répondants ne sont pas certains d’aller voter ou n’ont pas exprimé de choix. Ils sont même 46% en cas de confrontation entre François Fillon et la député européenne au second tour du scrutin.

Enfin, une étude d’Odoxa-Dentsu consulting indique que non seulement l’idée d’abstention reste significative au second tour, mais surtout que la mobilisation contre le Front national est fragilisée, particulièrement à gauche: si les Français devaient départager Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors de la seconde manche, 22% des électeurs de Benoît Hamon préféreraient s’abstenir ou voter blanc ou nul. 41% des partisans de Jean-Luc Mélenchon seraient dans le même cas.

A droite, 24% des "fillonistes" suivraient cette logique. 57% des électeurs du leader de "La France insoumise" privilégieraient le "ni, ni", tout comme 49% des sympathisants de Benoît Hamon. Le taux serait plus faible chez les électeurs d’Emmanuel Macron: 33%.

...Une tentation en trompe-l'œil

Cette tentation de l’abstention au second tour, même si celui-ci implique la candidate d’extrême droite, se pose pour la première fois et se révèle donc difficile à évaluer:

"Il est difficile de dire si le phénomène est nouveau. Il n’y a pas de précédent. En 2002, la situation sortait trop de l’ordinaire. Il est vrai cependant qu’il y a une radicalisation libérale chez François Fillon et Emmanuel Macron qui inquiète à gauche. Mais les vases communicants ne se situent pas de ce côté-là mais davantage entre la droite et l’extrême droite", note Jérôme Sainte-Marie.

Ces chiffres pourraient bien être des plus trompeurs, à vrai dire. "Les sondages ne sont pas prédictifs", glisse Yves-Marie Cann. "Nous enregistrons aussi des taux importants de gens ne se prononçant pas dans l'optique du second tour. Mais il est probable qu'une fois passés les résultats du premier tour, et la qualification de Marine Le Pen acquise, ces électeurs sortiront du bois." Ainsi, au moment de départager Marine Le Pen et son rival, au cours d'un hypothétique second tour, la logique de "front républicain" serait toujours solide à gauche. 

Robin Verner