BFMTV

Le 5 décembre, Marine Le Pen monte au front social

Marine Le Pen sur les bancs de l'Assemblée nationale le 31 octobre 2017

Marine Le Pen sur les bancs de l'Assemblée nationale le 31 octobre 2017 - Lionel BONAVENTURE / AFP

Rompant avec la tradition de son parti consistant à se tenir plutôt à l'écart des grands mouvements de contestation sociale et syndicale, la patronne du Rassemblement national a officialisé la participation de certains de ses cadres à la mobilisation du 5 décembre.

Voilà un événement qui risque de creuser le fossé entre étatistes et libéraux qui cohabitent au sein du Rassemblement national. La présidente du parti, Marine Le Pen, a annoncé la semaine dernière qu'il y aurait "sûrement des responsables du RN qui iront" manifester le 5 décembre contre la future réforme des retraites. Un choix qui détonne par rapport à la position habituelle du mouvement lepéniste, plutôt rétif à l'idée d'une quelconque proximité avec des syndicats marqués à gauche. 

"Évidemment, c'est un peu une nouveauté pour nous", reconnaît un proche de Marine Le Pen auprès de BFMTV.com. "Mais derrière il y a une analyse: cette réforme, elle va entraîner une destruction sociale de grande ampleur. Le régime de retraite par répartition fait partie de l'identité sociale de la France. La réforme d'Emmanuel Macron détruit la solidarité nationale, c'est particulièrement grave. Donc nous, on dit à nos adhérents: 'allez-y, si vous le souhaitez'." 

"Je soutiens cette contestation"

Dimanche, l'ex-candidate à l'élection présidentielle a confirmé son soutien à la mobilisation, malgré la fin de non-recevoir que lui a adressée le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. "Les solutions de gens qui sont racistes ne sont pas les bienvenues dans les mouvements sociaux", a-t-il déclaré sur France 2.

"Il y a dans mon mouvement un nombre considérable de gens qui sont opposés - et à juste titre - à cette réforme des retraites. Est-ce qu'ils vont manifester ou pas? C'est leur choix personnel. Moi je soutiens cette contestation", a développé la députée du Pas-de-Calais sur LCI.

L'intéressée a toutefois confirmé qu'elle-même ne battrait pas le pavé. "Ce n’est pas le rôle d’un dirigeant d’un mouvement politique", avait-elle expliqué auprès de 20 Minutes quelques jours auparavant. De l'art de souffler le chaud et le froid.

Mode d'action "archaïque" ou justifié?

Au printemps 2018, lors de la grève "perlée" organisée par les cheminots contre la réforme ferroviaire, Marine Le Pen disait partager le mécontentement des cheminots tout en leur demandant de "réfléchir à une autre forme d'action". À l'époque, le député RN Louis Aliot affirmait que la grève était, en soi, un mode d'action "archaïque". 

En octobre dernier, les mêmes cheminots exerçaient leur "droit de retrait" à la suite d'un accident de TER survenu dans les Ardennes. Deux jours après les perturbations induites, qualifiées de "grève sauvage" par le Premier ministre Édouard Philippe, Marine Le Pen donnait quitus aux grévistes "sur le fond", mais pas sur la forme. 

"Mettre en place une grève qui va avoir des conséquences sur les usagers qui sont dans des conditions difficiles, (...) je trouve que ça n'est pas admissible. Je pense qu'ils devraient réfléchir à d'autres formes d'action", déclarait-elle sur RTL le 20 octobre.

Une position qui reflète l'entre-deux dans lequel s'est toujours positionné le RN, y compris lorsqu'il s'appelait encore Front national. Le coup de barre à gauche voulu et orchestré jadis par Florian Philippot a amené le parti à se soucier davantage des questions sociales afin de ne pas se cantonner à la seule thématique de l'immigration. Ce choix stratégique visant à élargir l'électorat frontiste a, entre autres, valu à l'ex-chevènementiste son excommunication progressive à l'issue de l'élection présidentielle de 2017.

"Marine devrait être plus prudente"

Quand bien même Florian Philippot a été écarté de la photo de famille, laissant à Marine Le Pen le soin d'indiquer la ligne de son camp sans se voir trop soupçonnée d'être sous une quelconque emprise intellectuelle, l'équilibre demeure précaire. Ce lundi matin sur CNews, l'eurodéputé RN Nicolas Bay a déclaré que "les méthodes utilisées par les syndicats exaspèrent les Français". 

Cherchant à s'ériger en première opposante à Emmanuel Macron sur tous les fronts, la patronne du RN ne peut pourtant pas laisser passer l'occasion du 5 décembre. D'où sa décision d'annuler un déplacement aux Antilles prévu à l'agenda quelques jours après. "Des images de Marine Le Pen sous les palmiers auraient été décalées", analysait récemment un membre de son entourage auprès de BFMTV. 

De l'autre côté, la députée du Pas-de-Calais ne prend-elle pas le risque d'être assimilée par certains de ses électeurs, notamment les artisans et les commerçants, au blocage que pourrait bientôt connaître le pays? "Ce n'est pas notre responsabilité mais celle du gouvernement", balaie l'un de ses proches. Un autre assure auprès de BFMTV.com qu'il n'a eu "aucun retour négatif" de la part des adhérents RN. "Vous savez, dans le Nord, on a un électorat de culture profondément de gauche", ajoute-t-il.

À l'heure où certains dirigeants du RN entendent miser, dans l'optique de la prochaine présidentielle, sur des thèmes sarkozystes tels que la "valeur travail", cette approche contestataire ne va pas de soi. "Ça n’enthousiasme pas les foules", juge un cadre auprès de BFMTV. "Je ne me vois pas manifester aux côtés de la CGT et de La France insoumise", ajoute-t-il. La réciproque est valable.

"Je pense que Marine devrait être plus prudente, avoir un positionnement plus équilibré. Si la grève dure et que les usagers n’en peuvent plus, on risque d’être en décalage", va jusqu'à s'alarmer un élu RN. 

"Souci de crédibilité"

Un membre du proche entourage de Marine Le Pen confiait récemment à BFMTV.com son scepticisme à l'égard de la position défendue par la patronne en matière de retraites. "Le retour de l'âge légal de départ à 60 ans, c'est une option qu'il faut regarder. Elle a un souci de crédibilité, et il faut justement que l'on soit crédible", admettait ce membre du bureau exécutif. Courant septembre, l'élue du Pas-de-Calais maintenait sur notre antenne que l'abaissement de l'âge légal de départ à la retraite demeurait, selon elle, une option "défendable".

Le choix stratégique de Marine Le Pen - même si elle ne descendra pas en personne dans la rue - risque d'être d'autant plus remarqué qu'il est l'exact inverse de celui de sa nièce, Marion Maréchal. D'après nos informations, l'ex-députée FN du Vaucluse "n'ira évidemment pas manifester" le 5 décembre. 

"Nous on défend la France du travail, pas les grévistes. On ne va pas aller manifester avec des gens, la CGT, La France insoumise, qui ont défilé il y a quelques semaines avec les islamistes", précise son entourage, en faisant allusion à la controversée "marche contre l'islamophobie" du 10 novembre dernier. 

Ce positionnement n'a rien de surprenant. Depuis son émancipation de la sphère frontiste, Marion Maréchal se construit sur un logiciel économique beaucoup plus libéral que celui de sa tante. Stratégie de confrontation des blocs (peuple/élites, selon la grille d'analyse du politologue Jérôme Sainte-Marie) contre stratégie d'union des droites. Il reste à déterminer si Marine Le Pen recueillera les fruits de cette montée - certes timorée - au front social.

Jules Pecnard avec Benjamin Duhamel