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2017: le Front national divisé entre plusieurs lignes

Marine Le Pen lors d'un discours à Paris le 10 décembre 2015.

Marine Le Pen lors d'un discours à Paris le 10 décembre 2015. - PATRICK KOVARIK / AFP

Les prises de distances de Marion Maréchal-Le Pen avec la ligne officielle du Front national ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Les dissensions sont nombreuses au sein du FN, qui doit tenir et rassembler ses troupes en vue de 2017.

"Il n'y a pas du tout de tensions" au Front national, jure Florian Philippot. Sur BFMTV jeudi soir, le numéro deux du FN est revenu sur les propos de Marion Maréchal-Le Pen sur le remboursement de l'IVG. La députée du Vaucluse veut remettre ses modalités en cause, tandis que le parti ne veut pas y toucher. Une évidente prise de distance par rapport à la ligne officielle, qui a fait dire à Florian Philippot que la députée du Vaucluse était "seule et isolée".

Mais de nombreux membres du Front national ne sont pas de cet avis, et ont publiquement soutenu l'élue sur Twitter, à grand renfort de photos et avec le hashtag #MarionEtMoi. "C'est très sain ce qui s'est passé, ça a permis de clarifier la réalité de ce que pense Marine Le Pen", s'est félicité Florian Philippot. La présidente du FN a en effet recadré sa nièce en public, et ce n'est pas la première fois que ça arrive.

"Ce qui compte, c'est le projet présidentiel"

Lors de la même interview, Florian Philippot admet qu'au parti, tout le monde n'est pas d'accord. Mais il balaye aussitôt l'argument. "Ça n'a aucune importance, ce qui compte c'est le projet présidentiel, c'est ce que dit notre candidate".

En coulisses, toutefois, les divisions ont au contraire beaucoup d'importance, et les prises de distance de Marion Maréchal-Le Pen renvoient aux luttes d'influence qui se jouent autour de Marine Le Pen et en vue de 2017, pour la présidentielle mais surtout les législatives. 

Un Front, plusieurs lignes

Pour Sylvain Crépon, enseignant-chercheur à l'université de Tours et auteur de très nombreux ouvrages sur le Front national, le parti est traversé par de multiples lignes idéologiques, mais deux principales émergent, car elles sont portées par des cadres d'envergure: Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen.

"Il y a d'un côté un pôle autour de Florian Philippot, qui a beaucoup d'emprise sur Marine Le Pen, fait de souverainisme, d'un souci des questions sociales, de la défense de la fonction publique", explique le chercheur, contacté par BFMTV.com. "Il est porté par les gens implantés dans l'Est et le Nord, des régions populaires à l'histoire ouvrière".

Et de l'autre côté, un pôle constitué autour de Marion Maréchal-Le Pen, "beaucoup plus droite, droite sur les questions économiques car plus libérale, et sur les valeurs morales", détaille Sylvain Crépon. La députée du Vaucluse est implantée pour sa part dans le sud de la France, une terre historiquement plus à droite.

Marion Maréchal-Le Pen dans la lignée de Jean-Marie

Comme l'explique Christèle Marchand-Lagier, maître de conférences en science politique à l'Université d'Avignon contactée elle aussi, Marion Maréchal-Le Pen "laboure le terrain local depuis des années, elle y a fait sa place", notamment grâce à son positionnement et à ses soutiens "traditionalistes, identitaires et catholiques".

"A chaque fois qu’elle s’est trouvée en position de force dans des élections partielles ou locales, elle s’est présentée comme la "vraie" droite, il n’y a pas d’ambiguïté dans son discours sur le positionnement gauche-droite comme il peut y en avoir dans celui de Marine Le Pen", qui n'hésite pas à s'emparer des questions sociales. 

Marion Maréchal-Le Pen se place ainsi dans la lignée de son grand-père, en gardienne d'un conservatisme moral, alors que Florian Philippot incarne au contraire "ce que Jean-Marie Le Pen appelait l'énarchie, l'élite sociale, intellectuelle, qui ne connaît pas les problèmes du peuple", analyse Sylvain Crépon.

"Ça se voit auprès de l'implantation locale: il ne se démonte pas à la télé, mais ne sait pas y faire avec la boulangère du coin, ça se sait et ça se dit dans le parti", poursuit-il. 

Une stratégie d'implantation, une autre de conquête

D'après Christèle Marchand-Lagier, qui étudie notamment l'électorat FN et l'abstention dans le sud et la France et en particulier dans le Vaucluse, la nièce de Marine Le Pen agit en fait contre la stratégie nationale, si bien que deux lignes s'opposent au sein du parti.

"Il y a un parti qui se replie sur ses fondamentaux, incarné localement dans le Sud, et un parti qui cherche à se professionnaliser et à faire sa place dans un système politique partisan dans lequel il voudrait être gagnant", résume la chercheuse.

Ce parti qui veut faire sa place est celui que porte Florian Philippot, jalousé par certains en interne parce qu'il a l'oreille de Marine Le Pen et surnommé par le journaliste Abel Mestre "numéro 1 bis". 

L'épouvantail François Fillon

Ces différentes chapelles, si elles suivent des objectifs différents, sont un atout pour le FN localement, avance Christèle Marchand-Lagier. C'est le cas dans le Sud, mais aussi à Hénin-Beaumont par exemple, où le parti parvient à rassembler des soutiens politiques très différents. Preuve des capacités du parti à recruter à droite notamment: pour les législatives de 2017, 11% des candidats investis en sont issus, qu'ils soient d'anciens membres de l'UMP, de partis souverainistes ou de l'UDI. Mais sur le plan national, et notamment pour la présidentielle, les choses se compliquent pour le parti.

"Il va falloir concilier des électorats pas nécessairement compatibles, c’est ça qui est à mon avis problématique pour la présidentielle", souligne-t-elle, rappelant que les divisions, au sein de la famille Le Pen, ont toujours existé. 

Pour Sylvain Crépon, la perspective de 2017 change effectivement la donne, en particulier pour Marion Maréchal-Le Pen, qui voit un adversaire redoutable pour le FN dans la personne de François Fillon.

"Chacun voit les législatives au-delà de la présidentielle. Marion Maréchal-Le Pen va devoir conserver son siège, avec François Fillon il peut y avoir une tentation de vote utile dans son électorat, donc elle est peut-être en train de courir après l’électorat Fillon", analyse le chercheur, notamment quand elle se positionne sur l'IVG contre la ligne du parti.

Ménager Marion Maréchal-Le Pen

"Nicolas Sarkozy était un avantage pour le Front national car il y avait un effet de détestation autour de lui", ajoute-t-il. Mais cantonner l'envergure de Marion Maréchal-Le Pen au plan local serait une erreur d'analyse. Comme le rappellent les manifestations de soutien à son égard sur les réseaux sociaux, la nièce de Marine Le Pen est également très appréciée au sein du parti.

"On n'arrive pas première au Congrès du parti avec seulement les voix de la région PACA", relève Sylvain Crépon, qui souligne que tous ceux qui sont arrivés en bonne position lors des élections du Comité central du parti, fin 2014, ont une implantation locale solide, comme Louis Aliot et Steeve Briois. Florian Philippot, lui, est arrivé quatrième. "Il ne passe pas auprès de la base", résume le chercheur. "D’un point de vue idéologique, Marine Le Pen est plus proche de Florian Philippot, mais elle n'a pas non plus trop intérêt à isoler sa nièce", note Sylvain Crépon, du fait justement de sa popularité. 

La question identitaire, dénominateur commun

Si le FN espère tenir ses rangs serrés en vue de 2017 et de la campagne, une seule solution: se recentrer sur les thématiques qui font l'unanimité.

"Ce qui permet à tout le monde de se ressouder c’est la question identitaire, le nationalisme, et ça tombe bien car c'est une thématique centrale de ce parti", poursuit-il.

Les propos de Marine Le Pen sur la scolarité des enfants étrangers en situation irrégulière rejoignent cette optique. L'opération de rassemblement a commencé, et devrait se consolider avec l'entrée en campagne de la patronne du FN, comme le croit Sylvain Crépon. "Marine Le Pen va retarder le plus possible son entrée dans la campagne", avance-t-il. "On peut avoir l'impression d'un flottement dans le parti, mais avec la campagne cela va ressouder le parti et les différentes tendances", conclut le chercheur. 

Charlie Vandekerkhove