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"Ensauvagement", violences policières... Trois semaines après son arrivée à Beauvau, Darmanin donne le ton

Gérald Darmanin

Gérald Darmanin - Gaizka Iroz

Surmobilisé depuis sa nomination au ministère de l'Intérieur, l'ancien poulain de Nicolas Sarkozy imprime sa marque et endosse son rôle de rabatteur d'électeurs de droite.

Était-ce volontaire? Depuis ce mardi, la gauche pousse de nouveaux cris d'orfraie à l'encontre de Gérald Darmanin. Lors de son audition devant la commission des Lois de l'Assemblée nationale, le ministre de l'Intérieur a pris fait et cause pour les forces de l'ordre. "Quand j'entends le mot 'violence policière', moi, personnellement, je m'étouffe", a-t-il lancé devant les députés présents.

Il n'en fallait pas davantage pour déclencher un flot de réactions, politiques ou autres, sur les réseaux sociaux. L'objet du courroux des internautes: le choix du verbe "étouffer", dans un contexte où plusieurs policiers - pas qu'en France - sont soupçonnés d'avoir causé la mort par étranglement d'individus lors de leur interpellation. "Aucune arrière-pensée", a assuré l'entourage de Gérald Darmanin auprès de LCI ce mercredi.

Surmobilisation

Qu'importe, en réalité. Pour le "premier flic de France", le troisième à obtenir ce titre depuis l'élection d'Emmanuel Macron, l'essentiel est d'imprimer une marque. Celle d'un ministre volontiers autoritaire, qui ne mâche pas ses mots, prompt à soutenir ses troupes et à assurer la "protection" des Français, que cela soit dans les mots ou dans la mobilisation sur le terrain. Surmobilisation, diront certains.

C'est du moins l'image que l'intéressé souhaite véhiculer. Avec un objectif clair: fidéliser les électeurs qu'Emmanuel Macron a su ravir à la droite depuis 2017. Quitte à en faire trop. Dès sa nomination, Gérald Darmanin a enchaîné les déplacements: dix-neuf ont été effectués en un peu plus de trois semaines, si l'on inclut celui de ce mercredi dans la Meuse, pour un hommage aux soldats musulmans de la Grande Guerre. L'occasion de prononcer des propos consensuels, qui tranchent avec ses positions fermes sur l'islam de France.

Le jour de sa passation de pouvoirs avec Christophe Castaner, le maire de Tourcoing s'est rendu dans le commissariat des Mureaux, dans les Yvelines. Dans la foulée, il a effectué une visite dans les locaux d'une brigade de gendarmerie de Port-Sainte-Marie, dans le Lot-et-Garonne.

Depuis, la liste s'est allongée. Nice, le 23 juillet, pour réagir à l'impressionnante fusillade qui s'y est déroulée en plein air quelques jours avant, hommage au père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray dimanche... "Darmanin fait du Darmanin. C'est-à-dire du terrain et du concret", résume son entourage auprès de BFMTV.com. Un élément de langage déjà distillé auprès d'autres médias, censé refléter l'approche pragmatique du promu.

Il n'y a pas que les déplacements. Il y a également les mots, comme ceux choisis lors d'une interview accordée vendredi au Figaro, dans laquelle il dit vouloir "stopper l’ensauvagement d’une partie de la société". Un mot trop connoté à droite pour certains marcheurs, comme la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili.

"Sujet de loyauté"

Comme son prédécesseur Christophe Castaner, Gérald Darmanin guignait farouchement le poste et ce, depuis plusieurs années. Il a raté une première fois le coche en octobre 2018, lorsque Gérard Collomb a claqué la porte du ministère pour tenter de reprendre le contrôle de sa mairie de Lyon. À l'époque, Emmanuel Macron lui a finalement préféré un fidèle parmi les fidèles, l'enjeu de la confiance étant crucial s'agissant du ministère de l'Intérieur.

"Il y a toujours un sujet de loyauté vis-à-vis du président, mais on n'est plus en début de quinquennat", juge désormais un cadre de La République en marche.

Autrement dit, Gérald Darmanin a eu le temps, en trois ans, d'afficher son dévouement à la cause macroniste. Quand bien même de nombreux marcheurs ne lui passent pas ses origines sarkozystes. Il s'inscrit désormais dans la lignée des "premiers flics" qui ont souhaité, d'entrée de jeu, que leur image se confonde avec la fonction.

Phrases choc

Le XXe siècle pullule d'exemples similaires. Pas la peine toutefois de remonter à trop loin. Le 16 mars 1986, la droite remporte les élections législatives et entame une première cohabitation avec François Mitterrand. Malgré les mises en garde de ce dernier, Jacques Chirac choisit d'envoyer Charles Pasqua à l'Intérieur. À l'époque, la France est confrontée à une vague d'attentats terroristes fomentés par des groupes politiques au Moyen-Orient.

Cité par Le Monde, le nouveau ministre dit vouloir "terroriser les terroristes". Une phrase choc parmi d'autres prononcées par le baron des Hauts-de-Seine durant cette période. Elle ressemble d'ailleurs furieusement aux propos tenus par Gérald Darmanin à Nice le 23 juillet:

"Il y a une minorité d’emmerdeurs qu’il faut absolument confondre par la loi pour que la force reste à l’autorité républicaine. (...) On va faire plier ceux qui veulent faire plier la République."

Du verbe aux actes?

Adossée à une forte propension aux visites "de terrain", cette volonté d'incarner la verticalité de ce ministère par le verbe n'est pas nouvelle. Nicolas Sarkozy, dont la relation avec Gérald Darmanin est quasi filiale, ne s'y est pas trompé lorsque Jacques Chirac l'a fait nommer à Beauvau en mai 2002.

Désireux de mettre en musique sa promesse de lutte contre l'insécurité, martelée tout au long de la campagne présidentielle qui vient de s'achever, le maire de Neuilly s'est mis à pied d'œuvre. Le soir du 9 mai, il rend ainsi visite à une équipe de contrôles routiers à Paris, en compagnie du préfet de police de la capitale. Le lendemain, ce dernier accompagne à nouveau le ministre dans le quartier des Halles, où celui-ci échange avec des policiers, des jeunes et des sans-abris.

Tout au long de son bail au ministère, de 2002 à 2004 puis de 2005 à 2007, Nicolas Sarkozy a cherché à créer l'actualité plutôt que de la commenter. C'est là peut-être une distinction à faire - pour l'heure - avec les méthodes de Gérald Darmanin. En revanche, comme son lointain prédécesseur, l'actuel locataire de l'hôtel Beauvau affiche sa volonté de donner davantage de moyens aux forces de l'ordre. Notamment en réalisant la promesse phare d'Emmanuel Macron en la matière, à savoir l'embauche de 10.000 policiers et gendarmes supplémentaires sur l'ensemble du quinquennat.

Les circonstances ne sont plus les mêmes néanmoins: là où Nicolas Sarkozy bâtissait sa stature dans le but, à terme, de prendre la succession d'un Jacques Chirac en fin de règne, Gérald Darmanin œuvre pour un chef de l'État qui s'apprête à briguer sa réélection. Les bilans de l'un et de l'autre, comme leur destin politique, s'en trouvent étroitement liés.

Jules Pecnard Journaliste BFMTV